La profession d’avocat est aujourd’hui traversée par des tensions profondes, désormais largement documentées. Charge de travail, pression constante, exigences accrues des clients, difficulté à concilier vie personnelle et vie professionnelle : ces éléments ne relèvent plus de perceptions isolées, mais traduisent des réalités structurelles.
Le Conseil national des barreaux a lui-même mis en lumière cette dégradation progressive de la qualité de vie professionnelle, marquée par un niveau de stress élevé et une proximité croissante avec l’épuisement.
Pourtant, ces constats, aussi précis soient-ils, ne suffisent plus. Car une question plus essentielle demeure : est-il encore possible d’exercer ce métier sans s’abîmer ?
C’est précisément à ce point de bascule que l’échange avec Bernard Benattar prend tout son sens.
Son regard, volontairement décalé, invite à déplacer la focale. Le problème n’est peut-être pas uniquement organisationnel ou économique. Il tient aussi à la nature même du travail d’avocat, et plus encore à la manière dont nous nous y engageons.
Car ce métier n’est pas neutre. Il expose, évalue, confronte. Il place, en permanence, au contact des tensions humaines, des conflits, et souvent de la souffrance.
Dans cette perspective, l’intervention de Bernard Benattar ne propose pas une solution technique de plus. Elle ouvre une réflexion plus exigeante : repenser notre manière d’exercer, afin que le métier cesse de nous altérer.
Nadia Sahli (NS) : Vous vous définissez comme un « philosophe praticien ». En quoi cette posture peut-elle constituer un apport pour les avocats, confrontés aujourd’hui à des tensions fortes dans l’exercice de leur métier ?
Bernard Bénattar (BB) : Je suis philosophe de formation, mais je me définis avant tout comme un philosophe praticien, c’est-à-dire un philosophe de terrain.
Depuis près de trente ans, je travaille au cœur des organisations, au contact direct des professionnels. Ce qui m’intéresse, ce ne sont pas seulement les idées en elles-mêmes, mais la manière dont elles se combinent dans les pratiques, dans des situations concrètes, dans les tensions réelles du travail.
Je suis également psychosociologue, médiateur, formé à l’école de Palo Alto. Ces différentes approches nourrissent une même démarche : celle d’un dialogue constructif, ancré dans le réel.
Ce qui me guide, c’est d’avoir toujours un pied dans l’action, et un autre dans ce que cette action pourrait – ou devrait – être.
Lorsque j’interviens dans une organisation, ma première démarche consiste à aller chercher la philosophie du travail lui-même, telle qu’elle est vécue par ceux qui l’exercent. Cela suppose de créer des espaces de dialogue entre les acteurs, entre les métiers, entre les fonctions. L’enjeu est de remettre en mouvement une réflexion collective, souvent mise à distance dans le quotidien.
Revenir à ce travail collectif, c’est essentiel. On se sent mieux dans son travail lorsque l’on appartient à un collectif vivant, capable de nourrir ce qu’il a en commun et de faire évoluer le sens de son action. Et c’est précisément là que se situe, à mon sens, une difficulté dans certaines professions comme celle d’avocat : une tendance à exercer de manière très individualisée, avec une charge mentale forte, et peu d’espaces pour partager, mettre en mots, ou élaborer ensemble ce qui est vécu.
Ma seconde démarche consiste à réintroduire des universaux – comme la solidarité, la liberté, la justice – dans des environnements dominés par des logiques de performance, de rentabilité ou d’efficacité.
Ces notions peuvent sembler éloignées du quotidien, mais elles sont en réalité fondamentales. Elles permettent de redonner de la profondeur au travail, et d’éviter qu’il ne se réduise à une simple logique d’exécution.
Mon rôle est donc un rôle de médiation : entre les personnes, entre les équipes, mais aussi entre ces idéaux et les réalités concrètes du travail.
Dans le métier d’avocat, cela me paraît particulièrement important. Parce que c’est un métier exigeant qui engage fortement, qui expose à des tensions humaines et à des responsabilités importantes, et qui peut, s’il reste isolé, devenir extrêmement fragilisant.
Le passage par le collectif, par le dialogue, par le partage des expériences, n’est pas un luxe : c’est une condition pour continuer à exercer sans s’épuiser.
NS : Je vous ai transmis le rapport sur la qualité de vie professionnelle des avocats adopté par l’assemblée générale du CNB du 13 juin 2025. Quel regard portez-vous sur ce document et les constat qu’il met en lumière ?
BB : En prenant connaissance de ce rapport, j’ai eu une première réaction assez spontanée : celle d’un certain sentiment de familiarité.
Les constats qui y sont posés – fatigue, pression, déséquilibre des temps de vie, usure – m’ont semblé faire écho à des situations que j’observe dans de nombreux autres métiers.
Cela m’a conduit à une première hypothèse : peut-être que ce malaise ne tient pas uniquement au métier d’avocat, mais plus largement au travail lui-même, tel qu’il est aujourd’hui organisé et vécu.
Mais il me semble que, dans le contexte actuel, ce malaise est amplifié par une question plus profonde : celle de la vulnérabilité.
La vulnérabilité, ce n’est pas seulement une fragilité individuelle. C’est une manière d’être exposé. Exposé au regard des autres, à l’évaluation, à la pression, à l’incertitude.
Le travail, aujourd’hui, expose beaucoup. Il juge, il mesure, il compare. Et dans des métiers comme celui d’avocat, cette exposition est permanente.
Mais la question reste ouverte : est-ce le travail qui nous rend plus vulnérables ? Ou est-ce parce que nous sommes déjà plus vulnérables que le travail devient plus difficile à supporter ?
Cette question est essentielle pour comprendre ce qui se joue. À partir de là, j’ai essayé de regarder le métier d’avocat à travers les tensions qui le structurent.
Il y a d’abord une tension que l’on retrouve dans de nombreux métiers, mais qui prend ici une forme particulière : celle entre vie professionnelle et vie personnelle.
Dans les professions libérales, l’activité ne s’arrête jamais vraiment. L’identité professionnelle déborde. Elle s’inscrit dans la personne elle-même.
On n’exerce pas seulement : on est avocat. Et cela change tout. Parce que le travail ne reste pas à sa place. Il s’invite dans les pensées, dans les relations, dans les temps de repos. Il devient une composante permanente de l’existence.
Cela peut être une source d’engagement très forte. Mais aussi une source d’usure, parce qu’il n’y a plus de véritable espace de retrait.
Cette tension est d’autant plus forte aujourd’hui que d’autres exigences se sont intensifiées, notamment dans la sphère personnelle. L’idéal d’être présent, disponible, engagé auprès de ses proches – en particulier comme parent – est devenu très élevé.
Dès lors, le travail entre en concurrence avec ces attentes, et cette concurrence devient une source de tension intérieure.
Mais il me semble qu’il existe aussi des tensions plus spécifiques au métier d’avocat.
L’une d’elles tient au positionnement : être au service… ou être en service.
C’est une distinction subtile, mais essentielle. Être au service suppose une forme de liberté, de choix, de distance. Être en service peut, au contraire, faire basculer dans une forme de contrainte, d’obligation permanente, voire de dépendance à la demande.
Et cette tension, si elle n’est pas pensée, peut devenir particulièrement éprouvante.
La question devient alors : sommes-nous encore capables de vivre avec ces tensions, de les réguler, de les habiter sans nous épuiser ?
NS : Est-ce que ce qui épuise vraiment, ce sont les contraintes extérieures… ou une forme d’exigence intérieure qui finit par rendre le réel lui-même oppressant ?
BB : Lorsque je perçois une tension trop forte, je ne regarde pas uniquement le réel. Je m’interroge aussi sur les idéaux.
Parce que le réel n’est pas le seul à pouvoir devenir « persécuteur ». L’idéal peut l’être aussi.
Ou plus précisément : le réel devient persécuteur à la mesure d’un idéal qui, lui-même, l’est devenu.
Si je me dis en permanence que ce que je fais n’est jamais à la hauteur de ce que je devrais faire, si ce que je suis n’est jamais conforme à ce que je devrais être, alors je passe mon temps à disqualifier le réel… et à me disqualifier moi-même.
Dans ces moments-là, il devient nécessaire de réexaminer ces idéaux.
Et surtout, de ne pas le faire seul.
Parce que ces idéaux, avec le temps, peuvent se sédimenter. Ils restent là, parfois pendant des années, sans avoir été réinterrogés. Et c’est précisément là qu’ils deviennent pesants.
Les revisiter, les remettre en discussion, les confronter à d’autres regards – c’est déjà desserrer la tension.
NS : Peut-être qu’une des raisons du malaise est la solitude de l’avocat ?
BB : Dans toutes les théories du stress, on voit bien l’importance du collectif. Ce n’est pas seulement une question d’intensité de la contrainte, mais aussi de présence de l’autre. On le voit dans certaines expériences : lorsqu’un individu est exposé seul à un stress répété, les effets sont beaucoup plus destructeurs que lorsqu’il est en interaction avec d’autres.
Ce n’est donc pas seulement le degré de tension qui compte, mais la manière dont cette tension est vécue – et avec qui.
J’aime bien dire : un peu de tension mobilise, trop de tension fait s’effondrer.
Mais ce n’est pas seulement une question de degré. C’est aussi une question de vulnérabilité.
Je prends une image très simple : si je passe la main, légèrement, sur un plan de travail où il y a des fourmis, mon geste est presque sans force… et pourtant, il est destructeur.
La vulnérabilité de la fourmi est telle qu’un geste faible suffit.
Cela montre que la violence d’une situation ne dépend pas uniquement de l’intensité de l’action, mais aussi de la vulnérabilité de celui qui la subit.
Dès lors, la question devient centrale : dans le métier d’avocat, existe-t-il des mécanismes qui protègent de cette vulnérabilité… ou au contraire des mécanismes qui la produisent, voire l’accentuent ?
Autrement dit : qu’est-ce qui permet de faire face aux difficultés sans y perdre son énergie… ni son âme ?
Car ce sont deux grandes pertes dans le travail – et elles sont souvent liées.
Quand on perd son âme, on perd aussi son énergie. Perdre son âme, c’est faire ce que l’on condamne soi-même. C’est agir contre ses propres valeurs, tout en continuant à agir.
NS : Existe-t-il des solutions ?
BB : Il n’y a pas une solution unique. Mais il y a des déplacements possibles.
Par exemple, ne pas voir uniquement les problèmes, mais aussi les ressources, ne pas chercher à tout résoudre, mais à accompagner, ne pas se centrer sur la performance, mais sur la relation
L’avocat peut devenir un révélateur. Il peut aider le client à voir ce qu’il ne voit plus.
Mais pour cela, il doit lui-même sortir d’une vision appauvrie.
NS : Vous proposez la création de groupes d’analyse des pratiques.
BB : Oui. Il existe les groupes Balint, créés par Michael Balint, pour les soignants. Ils permettent de travailler la relation soignant-patient.
On pourrait imaginer des groupes équivalents pour les professionnels du droit avec une dimension philosophique. : des groupes d’analyse philosophique des pratiques professionnelles (APPP).
Des espaces où l’on parle de la relation avocat-client, la relation avocat-magistrat, le sens du métier, les tensions vécues…
Et surtout, des groupes mixtes : avocats, magistrats, juristes Parce que c’est dans la rencontre des regards que quelque chose se transforme.
Il ne s’agit pas de tout dire, ni de s’exposer sans limite. Il s’agit d’accepter une forme de simplicité, de vérité.
D’être, non pas à nu, mais dénudé : débarrassé de certaines illusions, de certaines postures.
Accepter que l’on ne peut pas tout. Accepter que l’on a besoin des autres. Accepter que le métier nous transforme.
Conclusion
Le malaise des avocats n’est pas une faiblesse individuelle. C’est le symptôme d’un déséquilibre plus profond, à la fois structurel, relationnel et existentiel.
Les réponses ne pourront pas être uniquement techniques. Elles devront aussi être collectives, philosophiques, humaines.
Et si, finalement, la véritable question n’était pas : comment tenir ? Mais plutôt : comment habiter ce métier sans s’y perdre ?
Pour vous inscrire à un groupe APPP, merci de contacter Bernard Bénattar :
benattar@penser-ensemble.eu
06 07 58 22 47
https://www.penser-ensemble.eu/qui_sommes_nous.html
Vous avez eu accès à des morceaux choisis de l’interview réalisée par Nadia SAHLI, si vous souhaitez recevoir l’interview dans son intégralité, écrivez à : n.sahli@médiatrice-avoccate.fr
Entretien avec Bernard BENATTAR, philosophe du travail et médiateur
Interview réalisée par Nadia SAHLI, Avocate fiscaliste et Médiatrice certifiée Présidente ACE Sud Aquitaine
