L’histoire de l’ACE par ses présidents d’honneur

De la fondation en 1992 à 2024, douze présidents racontent ce qu’ils ont construit, affronté et transmis.

Un récit à plusieurs voix

En novembre 2025, Yasmine Develle, présidente nationale de l’ACE, a adressé à celles et ceux qui l’ont précédée une lettre de mission et onze questions : pourquoi ils se sont engagés, ce qui préoccupait la profession, les combats menés, les résistances rencontrées, ce qu’ils souhaitent transmettre.

Leurs réponses dessinent une histoire continue. Elle commence avec la fusion des professions d’avocat et de conseil juridique, et le rapprochement de l’ANCJ et de l’ACAVI. Elle se prolonge jusqu’à aujourd’hui, l’ACE étant devenue le premier syndicat de la profession.

Portrait de Jean du Parc

1992

Jean du Parc

Coprésident

« Avoir porté sur les fonts baptismaux un « beau bébé » qui deviendra un grand syndicat d’avocats, et même le premier à ce jour. »

Président de l’ACAVI, qui réunissait les cabinets d’avocats d’affaires, il fonde l’ACE avec Philippe Peyramaure au moment où avocats et conseils juridiques deviennent une seule profession.

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Préalablement à la réponse au questionnaire soumis aux présidents qui se sont succédé à la tête de l’ACE, il importe de préciser que le soussigné est, avec le Président Philippe PEYRAMAURE, à l’origine de la création de l’ACE. C’est sous le prisme de cette réalité, et avec le particularisme qui s’en induit, qu’il va être répondu aux 11 questions posées par la Présidente Yasmine DEVELLE dans sa lettre de mission du 6 novembre 2025.

A quel moment, et pour quelles raisons, avez-vous décidé de vous engager activement au sein de l’ACE ?

C’est en 1990 que le législateur français a décidé que les professions d’avocat et de conseil juridique devaient n’en faire plus qu’une, et que les professionnels ainsi regroupés relèveraient de la seule dénomination : AVOCAT. Les tenants de l’une et l’autre profession qui, dans le domaine du droit des affaires, l’avaient pourtant demandé avec insistance, ne sont, en effet, pas parvenus à obtenir la dénomination d’AVOCAT-CONSEIL Cet échec aura, malheureusement, des conséquences qui doivent être qualifiées de lourdes au regard de l’évaporation d’une partie de la matière du droit des affaires. En effet, dans la mesure où le titre de CONSEIL, à la différence de l’ancien titre de Conseil juridique, n’était pas protégé, il est devenu facile pour des professions telles que celles de banquier d’affaires, d’expert-comptable…de s’emparer de cette lacune linguistique pour tenter, avec un succès certain, de s’insérer dans la matière du conseil, avec le slogan : « aux avocats, et à leur robe noire, le contentieux, à nous le conseil ».

La majorité des Conseils juridiques de l’époque étaient regroupés au sein de l’Association Nationale des Conseils juridiques (ANCJ), alors présidée par Philippe PEYRAMAURE, cependant que les principaux cabinets d’avocats d’affaires, parisiens pour l’essentiel, s’étaient regroupés au sein de l’Association des Cabinets à Vocation Internationale (ACAVI), dont j’étais, alors, le président.

L’initiative du contact en vue d’un éventuel rapprochement est venue de l’ANCJ, dont s’étaient, parallèlement, rapprochés les autres syndicats de Conseils juridiques.

Les motivations de l’ANCJ étaient plurielles :

  • Il était intéressant, pour ceux qui allaient pouvoir y accéder, de se rapprocher de ceux qui fréquentaient déjà les prétoires, pratique jusqu’alors ignorée d’eux ;

  • Au niveau européen et international, les Conseils juridiques étaient isolés, leur profession servant de plus en plus de cheval de Troie aux cabinets anglo-saxons ; d’où l’intérêt d’un rapprochement avec des cabinets d’avocats ayant souvent, non seulement la pratique, mais des correspondances régulières, voire institutionnelles, voire des implantations, à l’étranger.

  • La protection du secret professionnel, en particulier en matière fiscale, qui était, jusqu’alors, l’apanage de la seule profession d’avocat ; ce qui n’est plus, aujourd’hui, qu’un rêve de plus en plus évanescent !

  • L’abandon de la tutelle du parquet au profit de celle des ordres d’avocats, organismes paritaires.

Celles des avocats membres de l’ACAVI étaient de voir l’activité de conseil officialisée et généralisée sous le vocable « avocat », avec la perspective d’intégrations réciproques des anciens cabinets de l’une et l’autre professions…avec le regret pragmatique de la renonciation au titre d’ »avocat-conseil », ceci sans méconnaître la responsabilité exclusive de l’ancienne profession d’avocat dans cet écueil !

Passons sur les discussions internes qui ont suivi l’annonce de ce projet, tant au sein de l’ANCJ que de l’ACAVI, qu’il est possible de résumer en une question simple : « qu’est-ce que cela va nous apporter ? n’allons-nous pas y perdre notre indépendance, voire notre identité même » ?

Quels étaient, à votre arrivée à la présidence, les grandes préoccupations de la profession ?

Les discussions entre l’ACAVI et l’ANCJ étaient une chose ; les discussions au niveau de l’Assemblée nationale en étaient une autre, et, là, les choses urgeaient.

Si la profession de Conseil juridique abordait le projet de fusion d’une façon univoque, il n’en était pas de même de la profession d’avocat, où existaient des divisions certaines, à commencer par l’opposition Paris-Province. Le barreau de Paris partait en conquérant ; les barreaux de Province avançaient à reculons.

Et si les ordres de province se sentaient représentés au sein de la Conférence des bâtonniers, les avocats de cette même province appartenaient par ailleurs à des syndicats (CNA, FNUJA, SAF, et même ABF, qui se voulait représentante des avocats non syndiqués).

La suite se devine : belle pagaille en perspective, chacun recherchant des alliances politiques en vue des débats législatifs en cours.

C’est ainsi qu’en juin 1990, devant la dénaturation du texte initial par l’Assemblée nationale, Philippe Peyramaure a obtenu, avec le concours du groupe centriste, un vote de rejet le 20 juin.

C’est alors que l’UNAPL a convoqué toutes les parties intéressées, à l’effet de dégager une solution consensuelle à proposer à la représentation nationale. De façon à contrer l’absence des ordres d’avocats et la position négative de la CNA, Philippe a convié la FNUJA, le SAF et l’ACAVI en vue de constituer ce qui s’est appelé « l’Intersyndicale » afin d’arrêter le contenu des éléments d’accord sur lesquels ils s’engageaient à travailler d’une façon univoque.

Quelques noms doivent rester présents dans nos mémoires : Philippe PEYRAMAURE pour l’ANCJ, Jean du PARC pour l’ACAVI, Didier DALIN et Marc RINGLE pour la FNUJA, et Marc GUILLANEUF pour le SAF.

Les techniciens de la Chancellerie, Henri NALLET, le ministre, à leur tête, furent sensibles et attentifs à ce morceau significatif d’unité de la future profession, et nous pouvons être fiers d’avoir, de la sorte, emporté certains combats, et, en premier lieu, celui de la création du Conseil national des barreaux (CNB), organe ayant, seul, la capacité de représenter la profession.

Dire que ses premiers pas furent chaotiques est un euphémisme : la CNA, après avoir refusé de présenter des candidats à l’élection du premier bureau, a obtenu l’annulation des élections par lesquelles nous avions obtenu 2 postes au bureau ; à la seconde élection, il a fallu en laisser un à ladite CNA…qui s’est, par la suite, il est vrai, montrée un peu plus coopérative.

Le bureau était une chose, l’assemblée en était une autre : avec une opposition systématique de l’ABF, celle du représentant du SAF Tiennot GRUMBACH, et les positions rétrogrades de la CNA, difficile de construire efficacement les bases d’une « nouvelle profession » !

Quels objectifs prioritaires aviez-vous fixés pour votre mandat ?

Ma préoccupation première était celle de convaincre les membres des cabinets adhérents de l’ACAVI, en premier lieu, de ne pas « quitter le navire », et, en second lieu, de se mobiliser pour soutenir notre action.

Soyons réalistes : le succès n’a pas été au rendez-vous !

Parallèlement, il fallait « organiser » au plan matériel – et humain ! -, notre nouvelle petite entreprise. Certes, après mon hébergement au cabinet de Jean-Bernard THOMAS, nous étions « chez nous » avenue Mac-Mahon, il restait à y réussir la fusion entre la logistique existante de l’ANCJ, et celle, balbutiante, de l’ACE. Deux collaboratrices méritent, ici, notre reconnaissance : Marie-Christine MIDAVAINE, qui m’accompagnait depuis ma prise de fonction à l’ACAVI, et Sandrine LAGORCE, qui fêtait déjà ses 10 ans de collaboration à l’ANCJ, aux côtés d’Elisabeth JULLIARD, qui ne nous a quittés que pour prendre sa retraite.

Enfin, et plus généralement, il me revenait d’être le premier des voyageurs de commerce de notre nouveau syndicat en « terre provinciale des avocats de souche ».…ce qui n’était pas forcément gagné, en ce que les avocats « accomplis » considéraient l’arrivée des conseils juridiques comme, sans incidence sur leur exercice professionnel, cependant que les jeunes craignaient de les voir les priver de la matière lucrative d’un droit des affaires qu’ils espéraient bien conquérir.

Quel dossier, réforme ou combat vous a semblé le plus marquant (réussi ou non) ?

Très rapidement, deux disciplines ont trouvé leur voie au sein de l’ACE : le regroupement des avocats fiscalistes, qui ont entrepris de conquérir pour la profession des modes d’exercice les plus proches possibles du droit commun, et les internationalistes, qui ont très vite noué des contacts avec les avocats allemands, italiens et espagnols.

En revanche, nous avons toujours eu du mal à réunir une majorité des membres du CNB autour de nos propositions.

Et, surtout, force a été de constater que le CNB n’a jamais pu être considéré par les pouvoirs publics comme un unique organe de représentant la profession, doublé qu’il était, à chaque consultation, et du barreau de Paris, et de la Conférence des bâtonniers.

Quels obstacles ou résistances avez-vous rencontrés ?

Au CNB, la représentation ordinale était totalement conservatrice, avec l’objectif pratiquement avoué de modéliser la nouvelle profession sur le format de l’ancienne profession d’avocat ; il suffisait donc que la représentation ordinale, généralement suivie par les membres de l’ABF, se coordonnent, pour que la représentation syndicale, même unie – ce qui n’était pas toujours le cas – se retrouve en échec.

Quels souvenirs forts gardez-vous de la vie interne de l’ACE à cette époque ?

Nous étions mus par l’espoir d’apporter à la nouvelle profession d’avocat la dimension « conseil » qui n’était, en son sein, présente que dans un nombre restreint de cabinets, même s’il s’agissait de cabinets importants : ceux-là mêmes dans lesquels nous avions puisé les « signatures » qui avaient permis à l’ANCJ et l’ACAVI de créer « à parts égales » l’ACE.

Avec le recul, que considérez-vous comme votre principale contribution à l’histoire de l’ACE ?

Avoir porté sur les fonts baptismaux un « beau bébé » qui deviendra un grand syndicat d’avocats, et même le premier à ce jour.

Cette dimension se confirme d’élection en élection…

Quels enseignements aimeriez-vous transmettre à ceux qui vous succèdent ?

Qu’il me soit permis, en premier lieu, un regret : Philippe PEYRAMAURE et moi, avec ceux, nombreux, qui nous ont accompagnés dans l’aventure de l’ACE – Avocats Conseils d’Entreprises-avions voulu en faire un syndicat d’avocats d’affaires, orienté sur le conseil aux entreprises, avec, bien entendu la dimension « défense » qui n’en était évidemment pas exclue. Autrement dit : un syndicat corporatiste de spécialistes du droit des affaires.

Cette dimension me semble avoir été un peu perdue de vue au bénéfice d’une généralisation galopante, sans aucun doute la conséquence inévitable d’une croissance numérique rendue nécessaire par le besoin de représentativité numérique.

Mais j’avoue volontiers que ce regret est, aujourd’hui, compensé par la satisfaction de voir la vitalité de l’ACE, et de sa représentativité croissante.

Un autre petit regret, d’ordre très personnel : le changement de nom derrière la bannière ACE, et le renoncement à toute référence au droit de l’entreprise…sans même que les « anciens » ne soient consultés…

Comment percevez-vous aujourd’hui l’évolution de l’ACE et son rôle dans la profession ?

Comme dit ci-dessus : une représentativité croissante, au prix d’une généralisation totale.

Mais le résultat est là : l’ACE tient sa place, la première : bravo !

Mais n’oubliez jamais que nous nous devons, en premier lieu, et tout particulièrement, à ceux qui consacrent leur activité – conseil et défense – au droit de l’entreprise…et aux entrepreneurs !

Quels combats ou chantiers de demain vous paraissent essentiels ?

L’avocat – et même l’ACEiste – est aujourd’hui menacé sur tous les fronts : on ne l’aime pas parce qu’il dérange.

Pour un certain nombre – important – de magistrats, il est même l’ennemi : il est le garant de l’état de droit, et, à ce titre, il se heurte à la politisation grandissante de la justice ; il refuse que les justiciables fassent l’objet d’un traitement par le prisme des quotas et qu’ils « fassent les frais » d’une inadéquation des moyens consentis à l’institution judiciaire.

De nombreux sujets sont à l’ordre du jour du combat syndical ; parmi eux :

  • Le secret de l’avocat est sans cesse battu en brèche, tant par les juges, que par les institutions, qu’elles soient judiciaires ou politiques. Luttons pour que l’avocat ne soit pas relégué au rang d’un simple prestataire !

  • L’intelligence artificielle : qu’elle soit ce que nous voulons en faire, et non un tsunami indomptable qui écrasera la spécificité de l’avocat. Ne la laissons pas nous envahir sans poser les digues nécessaires. Et sachons montrer notre plus-value !

  • La concurrence de ceux qui, se prétendant l’égal de l’avocat, tentent, par des moyens, parfois insidieux, de s’approprier une matière qui n’est, en réalité, pas partageables avec ceux qui n’ont pas notre formation.

Enfin, en une phrase, comment définiriez-vous l’ACE et son identité ?

Au sein de la profession, l’identité de l’ACE est syndicale. Mais sa vocation n’est pas de protéger les avocats pour eux-mêmes ; elle regroupe des avocats afin de leur donner les moyens d’être les plus à même de rendre à leurs clients les services qu’ils en attendent.

Portrait de Philippe Peyramaure

1992

Philippe Peyramaure

Coprésident

« Que la réussite de l’action syndicale est d’autant plus probante qu’elle se nourrit d’une ambition véritablement collective et repose sur la qualité des relations humaines. »

Dernier président de l’ANCJ, il transforme l’association des conseils juridiques en ACE au 1er janvier 1992 et accepte une fusion à parité avec l’ACAVI, en pariant sur une dynamique commune.

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Date de l’engagement

Il précédait la création de l’ACE … Celle-ci est en effet, sur le plan juridique, la continuation de l’Association Nationale des Conseils Juridiques – ANCJ dont j’étais le président au moment de la prise d’effet de la loi de fusion des deux professions d’Avocat et de Conseil Juridique pour créer la nouvelle profession d’avocat.

A effet du 1er janvier 1992, date d’entrée en vigueur de la loi , L’ANCJ a changé de nom et modifié ses statuts pour entrer dans une période de transition , préparée en amont , et absorber l’ ACAVI - Association des Cabinets à Vocation Internationale présidée par Jean du Parc , et aussi d’autres associations telles l’Association des Conseils Juridiques Docteurs en Droit présidée par Marcel Chambaz, l’Union Nationale des Conseils Juridiques – UNCJ , présidée par Alain Lévy.

Pendant cette période intercalaire, l’ACE a conservé son président et ses structures jusqu’à la réalisation des fusions absorption. A l’issue de ces opérations ont été désignés un nouveau comité directeur, un nouveau bureau et deux co-présidents, Jean du Parc cet moi-même. L’équipe des permanents de l’ANCJ, composée d’Elisabeth Juilliard et de Sandrine Lagorce, s’est enrichie de l’arrivée de leur homologue de l’ACAVI, Marie Christine Midavaine ( que je connaissais déjà car elle avait travaillé dans mon service à Fidal). On ne soulignera jamais assez le rôle important que cette équipe a joué pour acclimater les différentes composantes à cette nouvelle structure.

Un grand nombre des nouveaux élus étaient issus des instances dirigeantes des associations précitées, y compris en province où nous avons dupliqué l’organisation préexistante de l’ANCJ.

L’idée de faire survivre l’ANCJ au sein de la nouvelle profession date du vote de la loi du 31 décembre 1990. Diverses options furent discutées en son sein, que l’on peut résumer en trois orientations :

- une association amicale d’anciens Conseils Juridiques

- une association d’anciens Conseils Juridiques à vocation syndicale dans la nouvelle profession. Cette option retenait comme hypothèse de travail le regroupement des organisations qui s’étaient constituées sous la forme de la Coordination des associations de Conseils Juridiques créée pour œuvrer à la préparation de la loi.

- une association à vocation identique regroupant des organisations issues des deux professions.

C’est cette dernière démarche qui a été choisie, bien qu’apparemment non majoritaire, après un travail d’explication qui s’est déroulé au printemps et à l’été 1991.

Dans le même temps des conversations exploratoires avaient lieu entre les différentes organisations. L’ANCJ a accepté la demande de l’ACAVI d’une fusion à parité : la justification de cette décision n’était évidemment pas fondée sur l’arithmétique mais sur le pari de notre capacité à créer une dynamique véritablement commune. Cela a permis de mettre en place les bases de l’ACE à partir de l’automne 1991 afin d’être prêts au 1er janvier 1992.

La seule association approchée, certes alors que tout était largement avancé, qui n’a pas concrétisé son adhésion fut Juri-Avenir, qui regroupait les cabinets liés aux grands réseaux d’audit connus sous le nom de Big Eight et qui avait fait cavalier seul depuis l’hiver 1990.

Les préoccupations de la profession

En ce qui concerne cette période il s’agissait en réalité des préoccupations des deux professions en cours de fusion. Simplement, pour l’ACE, notre originalité résidait dans le fait que nous étions la seule organisation syndicale regroupant des membres des deux anciennes professions.

Mais pour comprendre la situation d’alors il faut avoir à l’esprit le contexte conflictuel , non entre les deux professions , mais , au sein de chacune d’elle , et de façon plus prégnante dans l’ancienne profession d’avocat ; ainsi , dans deux camps que pour simplifier on peut qualifier d’anciens et de modernes , les querelles à fleuret moucheté (qui ressortaient d’ une sorte de code de bonne conduite ) , conduisaient à une fusion-absorption des Conseils Juridiques auxquels on conseillait en outre de dire merci.

Dès mon élection j’ai pris le prétexte d’une énième reculade de la Conférence des Bâtonniers et du Barreau de Paris pour leur lancer un ultimatum dans une lettre ouverte largement relayée dans les médias. Mon inconduite a permis de resserrer les rangs du clan des modernes et de modifier le rapport de force. Ces tensions ont dès lors laissé des traces avec, parfois, un esprit de revanche chez certains.

Heureusement, en contrepoint, un certain nombre de responsables avaient conscience qu’au sein de la nouvelle profession l’enjeu primordial était de la mettre sur de bons rails (c’est-à-dire profiter de la réforme pour moderniser le Barreau) et de renouer un dialogue de qualité. Ce fut la principale préoccupation d’une partie de celle-ci.

Pour autant les autres sujets ne manquaient pas.

Chez les Avocats, l’actualité faisait ressortir des dossiers non liés à la fusion (réforme de l’aide juridictionnelle, protection des droits de la défense) et bien entendu ceux liés à la fusion (risque de perte d’identité, création du CNB, gestion des CARPA, évolution de la formation et des règlements intérieurs, création de sociétés de capitaux, introduction du salariat notamment).

Chez les Conseils Juridiques, outre le risque miroir d’une perte d’identité liée à la conservation des structures ordinales de l’ancienne profession d’avocat, la dilution par le nombre avivait une crainte fondée sur quelques incidents ici ou là. Ils faisaient craindre que les raisons qui avaient poussé une majorité de Conseils Juridiques a accepter ce projet de fusion (ce qui était loin d’être acquis au départ) ne soient qu’un marché de dupes. S’y rajoutaient les problèmes d’adaptation à certaines missions du judicaire (commissions d’office, permanences pénales , puis interventions aux gardes à vue), difficultés à faire valoir nos points de vue (formation, gestion des CARPA , protection du périmètre du droit, interprofessionnalité, incompatibilité entre les missions de contrôle et de conseil dans les entreprises) .

Pour les raisons que je viens d’évoquer la création de la nouvelle profession s’est faite sans que les principales organisations des deux anciennes professions n’aient pu se mettre d’accord sur certains sujets importants, sauf en matière de formation. Dans ce domaine, à l’initiative de la Commission Nationale des Conseils juridiques (Jean Martel, Jacques Barthélémy) et de l’ANCJ, un protocole avait été signé par la majorité des organisations de Conseils Juridiques et d’Avocats (Ordre de Paris, Conférence des Bâtonniers, FNUJA, CNA, SAF, ACAVI) . Malheureusement de trop nombreux successeurs des signataires ne se sont pas considérés comme liés par la signature de leurs prédécesseurs…..

Cette situation explique sans doute une partie des tensions extrêmement fortes de la période qui a suivie la fusion dans certains endroits et surtout lors de la campagne pour les élections au CNB et les premières réunions de celui-ci, chaque organisation souhaitant voir prises en compte les réponses qu’elles souhaitait promouvoir pour répondre à ses préoccupations. Le souci du compromis n’est apparu qu’un peu plus tard au sein du CNB

Nous avons réussi à construire une majorité en faisant revivre l’ancienne intersyndicale ; le CNB a pu constituer ses instances par des votes « bloqués » , ce qui n’a pas lancé ses débats sur des bases très constructives alors que de nombreux problèmes restaient à examiner et à résoudre…On m’a proposé une vice-présidence que j’ai orienté vers Jean Martel , ancien président de la Commission Nationale des Conseils Juridiques, qui a considéré qu’ayant construit une majorité , j’étais le mieux placé pour remplir ce rôle .

Cette situation conflictuelle a semble-t-il beaucoup moins gêné les représentants de l’ancienne profession d’avocat que ceux des Conseils Juridiques ; ce qui fait que plus de trente ans plus tard les ressentis des acteurs de l’époque, sans être contradictoires, font apparaître quelques différences…

Les objectifs prioritaires de mon mandat

En remarque liminaire : la logique d’une co-présidence est de bâtir ses projets en commun avec le co-président et l’ensemble du bureau. Mais en ce qui me concerne j’avais profondément conscience qu’ayant conduit ma profession à cette fusion, c’est-à-dire à une forme de disparition, je me devais d’agir pour que les objectifs qui nous avaient conduits à rentrer dans cette démarche ne soient pas abandonnés ou trahis.

J’ai donc défendu au sein de la nouvelle structure quatre familles d’objectifs relativement simples :

  • Réussir les fusions (celle des professions et celle des associations composant l’ACE).

Cela impliquait en interne d’acclimater des cultures différentes et de se développer pour peser sur le fonctionnement de la profession.

Au sein de la profession : implanter le CNB dont beaucoup œuvraient déjà à la disparition, faciliter l’accueil des anciens Conseils juridiques dans les Ordres et améliorer le fonctionnement de ces derniers et des CARPA.

  • Reprendre certains chantiers sur des sujets mal ou insuffisamment traités. Ils allaient de l’interprofessionnalité au titre d’avocat-conseil.

Citons comme autres têtes de chapitre : la protection du périmètre du droit, notamment vis à vis des Experts-Comptables, l’incompatibilité entre les missions de contrôle et de conseils au sein de groupes pluridisciplinaires, la refonte de la formation et la réhabilitation du stage.

  • Donner du sens à la fusion en mobilisant les membres du syndicat sur des objectifs professionnels ambitieux :

  • Structuration des cabinets

  • Internationalisation des activités

  • Formation au rôle de conseil

  • Représentativité du syndicat : investir les organismes représentatifs (UNAPL) ou prestigieux ou les commissions jugées utiles (Commission de concertation des professions libérales, Cosiform , etc…

  • Construire avec les régions une politique d’adhésion

  • Faire vivre les conseils régionaux , la section des jeunes et la section internationale et maintenir des liens privilégiés avec l’Institut des Conseils Fiscaux, le SYNCODS, le syndicat ACE Employeurs, la Compagnie des Avocats Conseils d’Entreprises de Paris …

Au sein de la nouvelle structure les concertations préalables à la fusion ont permis un consensus rapide entre les principaux élus, malgré des différences d’analyses inévitables. Jean du Parc et moi-même avons très rapidement mis en œuvre une politique véritablement commune. Les relations d’amitiés que nous avions noué nous ont permis de travailler dans le climat de confiance nécessaire à la réussite de nos projets.

Le projet le plus marquant est évidemment la création de l’ACE

Les obstacles et résistances.

Ils trouvaient leurs sources dans la période précédant la création de la nouvelle profession et ceux-ci ne peuvent se comprendre qu’en se situant dans le prolongement de ses débats. La création de l’ACE est la manifestation la plus spectaculaire de la volonté de dépassement de ces obstacles et résistance, tant à l’intérieur de l’association qu’à l’extérieur.

J’ai exposé ci-dessus les positionnements des différentes représentations de la profession d’avocat.

Si l’on se situe par rapport à la création de l’ACE, l’analyse de ces obstacles et résistance est indétachable de la fusion des professions et de ma prise de fonction en période de crise.

Un profond désaccord sur le fonctionnement des groupes pluridisciplinaires, et bien qu’inavoué, sur l’opportunité de la fusion des professions elle-même, a conduit à une scission : le jour de mon élection j’ai perdu près de la moitié des adhérents, c’est-à-dire la très grande majorité membres des cabinets des « big eight » et quelques cabinets de leurs amis. Toute la construction mise en oeuvre par Jean Claude Coulon, ancien président de l’ANCJ, s’effondrait et, vaincu par la maladie, il n’était plus là pour y remédier et il était le seul qui aurait pu le faire. Mais, et ce n’est paradoxal qu’en apparence, c’est ce qui a permis à l’ANCJ de reprendre la main car je n’étais, dans la phase qui s’achevait, pas impliqué dans un volontarisme qui commençait à inquiéter une grande partie de la profession.

L’ANCJ était clairement en danger et j’ai investi énormément de temps à créer et conduire une dynamique pour rassembler les grands courants qui constituaient les différentes tendances : les volontaristes, les sceptiques (dont je faisais partie avec Jacques Barthélémy malgré notre grande proximité avec Jean Claude Coulon), et même certains hostiles à ce projet. Nous sommes entrés dans une politique de développement qui a permis d’avoir reconstitué notre effectif en quelques mois.

En sortant ainsi de l’ambigüité d’une politique peu lisible (car hypocrite et contradictoire), à la fois en interne et vis-à-vis de l’extérieur (Avocats- Pouvoirs Publics), j’ai déplacé le débat sur le terrain de l’ambition professionnelle, ce qui supposait de dépasser les débats liés au nouveau statut. Une nouvelle profession ne pouvait trouver sa légitimité que dans ses capacités de performance au service de l’économie du pays.

J’ai pu pour conduire cette politique, compter sur un Bureau d’une extraordinaire loyauté, avec le concours d’un grand ancien, Jacques Bret, qui avait accepté le poste de Président délégué. Il y avait le temps des débats, et ensuite celui de l’action, sans que soient remises en cause les options choisies. Cela fut un gage d’efficacité énorme.

Cette stratégie approuvée à la quasi-unanimité peut se résumer en trois points :

  • Faire l’unité le plus large possible au sein de la profession de Conseil Juridique. (Cela donna la « Coordination des syndicats de Conseils Juridiques ») et rétablir des relations de confiance avec la Commission Nationale. Je soulignerai ici les rôles de Jean Martel, son président, de Jacques Barthélémy, d’Alain Hollande mais je ne peux hélas tous les citer. Une mention particulière pour le Président de l’Institut des Conseils Fiscaux, Henri Ebrard, forte personnalité, directeur général du Bureau Francis Lefèbvre, qui a joué un rôle d’une efficacité rare autant qu’injustement ignorée.

  • Trouver des alliés au sein de la profession d’Avocat (ACAVI, FNUJA, SAF).

  • Tenir un langage de vérité envers les Pouvoirs Publics et les différentes représentations de la profession d’Avocat. Cela a conduit à fixer des lignes rouges sur les sujets que nous jugions non négociables (sociétés de capitaux, salariat, CNB, formation), en distillant l’idée que nous pouvions très bien renoncer à cette fusion. A cet effet, face à des lobbyings très commentés par leurs auteurs, un lobbying très confidentiel a été mis en place vis-à-vis des parlementaires. C’est ce qui explique que j’ai pu le 20 juin 1990, demander au groupe parlementaire charnière de voter contre la loi dénaturée par les débats parlementaires et la faire échouer.

La récompense fut un changement de rapport de force auquel le nouveau ministre de la justice, Henri Nallet, fut très sensible : il a suivi l’Intersyndicale Avocats/Conseils Juridiques sur des sujets sur lesquels nous étions minoritaires …

…et à l’automne 1991, l’ ANCJ a remporté les élections professionnelles avec près de 80% des voix …

Après l’entrée en vigueur de la loi, l’ACE a retrouvé les mêmes résistances et les mêmes adversaires au sein et en dehors de la profession.

Notons cependant quelques obstacles spécifiques au domaine du droit de l’entreprise. A titre d’exemple je citerai quelques divergences à collaborer avec les cabinets étrangers et la distance prise par certains cabinets d’avocats d’affaires parisiens vis-à-vis du syndicalisme. Pour ne pas risquer un effet de concurrence Jean Bernard Thomas et moi-même avons créé de façon informelle le « club de chez Edgard », du nom du restaurant où nous nous réunissions. Il a montré une efficacité certaine.

Les souvenirs forts de la vie interne

Ils sont nombreux et je les résumerai sous forme d’hommage ; malgré les différences de personnalité, de culture, d’ambitions personnelles, de stratégies professionnelles : la volonté partagée du succès de notre entreprise.

Cela s’est traduit dans les choix des deux nouveaux co-présidents : Jean du Parc a quitté le bureau du CNB pour faire de la place à la CNA, et j’ai moi-même quitté la présidence de l’ACE pour dégager de la disponibilité pour le CNB.

Cette mobilisation de tous les responsables et adhérents a permis de faire face aux besoins qui étaient démultipliés : être présents dans les Ordres et au CNB et implanter ce nouveau syndicat.

Tous ont alors participé à une aventure humaine qui reste très présente dans les esprits et dont ils peuvent être fiers. Et moi je leur en suis très reconnaissant.

Principale contribution à l’histoire de l’ACE

………

Enseignements que j’aimerais transmettre

Plutôt qu’un enseignement, un état d’esprit : que la réussite de l’action syndicale est d’autant plus probante qu’elle se nourrit d’une ambition véritablement collective et repose sur la qualité des relations humaines


J’ai estimé il y a déjà quelques années que si mon expérience pouvait contribuer à nourrir certaines réflexions, je répondrai aux sollicitations, et que je ne participerai plus aux réunions du Bureau. Je ne pense pas qu’il soit opportun, pour un retraité, d’intervenir dans la vie actuelle du syndicat en dehors du cadre que je me suis fixé. Je ne répondrai donc aux trois dernières questions, même si elles sont fondamentales, que globalement et en restant au niveau des principes qui me paraissent encore d’actualité.

Selon ma philosophie, la légitimité d’un syndicat professionnel repose sur sa représentativité qualitative et numérique. Il peut ainsi remplir son rôle et peser sur le fonctionnement et le développement de la profession au profit de ses membres. C’est cette légitimité, fondée sur ses choix stratégiques, qui donnent du poids à ses propositions.

La difficulté de la tâche est donc de concilier la mobilisation du grand nombre, indispensable, avec une ambition collective privilégiant l’excellence en terme de formation, de technicité, de déontologie.

Ce rappel des éléments de base que, après mes prédécesseurs, j’ai proposé à mes confrères et sur lesquels j’ai conduit mon action, ont conduit à retenir comme essentielle une action lisible, et une fermeté sans faille. C’est ce choix fondamental qui a permis de réunir des populations d’une grande diversité.

Cela n’était possible qu’à partir d’une identité forte, bâtie autour du conseil et de la défense de l’entreprise, au sens large de lieu de création de richesses. C’est cette identité qui permet de dialoguer directement avec les Pouvoirs Publics, mais aussi avec d’autres composantes de la société, politiques, scientifiques ou sociales et philosophiques.

C’est ce qu’ont voulu les fondateurs dans leur grande majorité, car ils avaient, me semble-t-il, l’ambition de créer un outil unitaire, au profit des professionnels, qui s’inscrive sur le long terme. C’est pourquoi nous avons privilégié des éléments d’homogénéité, non sur les modalités ou les territoires d’exercice, mais sur les préoccupations communes et les sensibilités culturelles voisines et compatibles.

Portrait de Jean-Bernard Thomas

1993 – 1994

Jean-Bernard Thomas

Coprésident

« C’est l’intérêt général et la volonté de doter la profession des moyens de son développement qui doivent guider nos dirigeants. »

Cofondateur de l’ACAVI en 1982, il retrace le chemin qui mène du « livre bleu » de 1967 à la création de l’ACE, puis aux premiers congrès de Montpellier et de Neuilly.

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Pour bien comprendre ce qu'est l'ACE aujourd'hui, son histoire, ses réussites et ses échecs, il convient de faire un retour en arrière de 60 ans.

1967

un certain nombre d'avocats avant-gardistes se sont réunis et ont formulé des propositions de réforme de la profession dans le cadre de l'Association Nationale des Avocats (ANA). Celles-ci ont été réunies dans ce qu'il convient d'appeler le livre bleu.

Ont participé à ces travaux, entre autres, Geneviève Augendre, Alain Tinayre, Denis de Ricci, Philippe Lafarge. Leurs propositions, toujours d'actualité, sont à l'origine de plusieurs réformes de la profession, dont la grande réforme de 1971.

Ces avocats novateurs avaient compris qu'il existait un marché juridique et qu'il convenait que la France soit capable, comme tous les autres grands pays développés, d'avoir une profession unie, forte et compétente.

Ils avaient en particulier perçu que la France avait créé une distinction absurde et inutile entre le conseil juridique et le contentieux.

Ceci n'existait nulle part ailleurs dans le monde, mais était dû au conservatisme et à l'immobilisme de la profession d'avocat de l'époque.

1982

un certain nombre de jeunes avocats d'affaires pratiquant le contentieux comme le conseil, et dont certains avaient créé leur cabinet, se sont réunis pour créer l’ACAVI, Association de cabinets d'avocats à vocation internationale.

Georges Berlioz, Jacques Sales, Louis-Bernard Buchman, Gérard Delile, Jean-François Rambaud, Philippe Lefèvre et moi-même. Nous étions tous des amis animés par la seule volonté de moderniser notre profession.

Je suis devenu le secrétaire général de cette organisation que nous avions voulue nationale pour éviter d'être dépendants du Barreau de Paris. Elle s'est ainsi dotée d'un président provincial.

Mais toute l'animation s'est faite à Paris. J'ai mis à sa disposition à temps partiel celle qui était ma secrétaire de l'époque, Marie-Christine Midaveine.

Dès la création de l'ACAVI, nous avons bénéficié du soutien très actif du garde des Sceaux de l'époque, Robert Badinter, dont j'avais été le collaborateur et qui avait compris qu'il fallait faciliter le développement des cabinets d'avocats à l'international pour résister à la concurrence des avocats étrangers.

Il a fait en sorte que l'ACAVI soit reconnue par la Chancellerie comme une organisation représentative qu'il fallait soutenir. Grâce à lui, l'ACAVI a pu participer à la Chancellerie à toutes les réunions où toutes les organisations d'avocats étaient convoquées.

L'ACAVI s'est développée très rapidement, et la quasi-totalité des cabinets d'affaires parisiens et provinciaux ont adhéré.

1986

nous rencontrons Jean-Claude Coulon, président de l'ANCJ, qui venait de rédiger un rapport prônant le rapprochement des professions de conseil juridique et d'avocat.

Constatant la parfaite identité de vue entre nos deux organisations, nous décidons d’ouvrir le débat dans l’opinion publique.

C'est ainsi que nous organisons à l'université Paris-Dauphine une réunion parrainée par l'ANCJ et l'ACAVI sous le titre « Juristes demain », réunissant plus de 1000 personnes avec une large couverture de presse.

Cette initiative, largement soutenue par les pouvoirs publics, a permi de lancer le débat sur la réunion des deux professions en une seule.

1988

Philippe Lafarge, membre de l'ACAVI, élu bâtonnier de Paris demande à Daniel Soulez-Larivière de rédiger un rapport sur le rapprochement des professions. Une réunion est organisée par Philippe Lafarge, porte Maillot, pour que les avocats du Barreau de Paris puissent en débattre.

Il est apparu clairement qu'au-delà des corporatismes exprimés tant en province qu'à Paris, de nombreux professionnels souhaitaient une issue favorable à ce processus, malgré une réelle opposition d'une grande partie du barreau, notamment provincial, et chez les conseils juridiques, en particulier les cabinets proches des structures d'audit.

C’est la volonté des pouvoirs publics de l'époque qui a permis au projet d'avancer.

1991

Dès 1986, avec Jean-Claude Coulon, nous avions lancé l'idée de rapprocher l'ANCJ et l'ACAVI au sein d'une structure unique, et ce sur une base paritaire, avec pour objectif de soutenir tout ce qui pourrait améliorer l'exercice et le développement de la nouvelle profession : gouvernance unique, société de capitaux, salariat, etc.

Pendant que s'élaborait la loi de 1990, des discussions ont été entamées entre des représentants de l'ACAVI et de l'ANCJ pour aboutir à la création de l'ACE.

L'ACE a ainsi vu le jour en 1991, comme envisagé dès 1986 avec deux coprésidents, Jean-Maurice Du Parc et Philippe Peyramaure, puis, deux ans plus tard, Jacques Barthélemy et moi-même.

Sous cette présidence commune, compte tenu des excellents rapports que j'avais avec les cabinets des différents ministres de la Justice et de l'Économie qui se sont succédé, nous avons pu organiser le premier congrès de l'ACE à Montpellier en 1993, en présence du garde des Sceaux, de la totalité des organisations représentatives de la profession d'avocats, et de 700 participants.

En 1994 s'est tenu le deuxième congrès, toujours avec le garde des Sceaux et les instances de la profession, à Neuilly, avec également plus de 800 personnes.

À l'issue de notre coprésidence, Gérard Mazet a été nommé président unique. Il était l'un des associés importants du cabinet Jeantet, membre de l'ACAVI.

Les leçons que l'on peut tirer de cette histoire sont qu'au-delà des corporatismes parfois légitimes mais souvent nuisibles, c’est l'intérêt général et la volonté de doter la profession des moyens de son développement qui doivent guider nos dirigeants.

Je dois dire que le rôle qu'ont joué Delphine et Emmanuel à cet égard illustre parfaitement le postulat qu’un avocat d’affaire est un avocat dont l'activité peut être le contentieux ou de conseil.

Si le développement de la profession va certainement comme dans tous les grands pays être plus axé sur l’activité de conseil, il ne doit exister aucune différence entre un avocat qui pratique le contentieux et celui qui a une activité juridique.

C'est la fierté de l'ACE aujourd'hui de les représenter et d'être devenu le premier syndicat de la profession.

Portrait de Jacques Barthélémy

1993 – 1994

Jacques Barthélémy

Coprésident

« Un avocat capable d’utiliser le droit comme l’instrument de stratégie et pas seulement gestionnaire de contraintes. »

Aux côtés de Jean-Bernard Thomas, il affirme la spécificité de l’avocat conseil d’entreprise et propose dès 1993 la formation continue obligatoire.

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La présidence Jean du Parc – Philippe Peyramaure est celle de la création de la nouvelle profession dans laquelle l'ACE a d'autant plus aisément joué un rôle majeur qu'elle est elle-même le point du rapprochement de l'ACAVI et de l'ANCJ. Nous avions vocation à représenter le barreau d'affaires mais aussi à faire évoluer les mentalités ; d'où l'intersyndicale qui a été un atout majeur dans la construction de la nouvelle profession, notamment au niveau du CNB.

La présidence Jean-Bernard Thomas – Jacques Barthélémy a été celle de la déclinaison, en termes de stratégies aussi bien que de culture de l'avocat nouveau. Il s'agissait pour l'ACE d'affirmer la spécificité de l'avocat conseil d'entreprise dans le contexte d'un arsenal législatif conçu pour mettre à parité activités judiciaires et activités juridiques. De cela témoignent les thèmes de vos deux premiers congrès : Montpellier (1993) « L'avocat conseil d'entreprise » ; Neuilly sur Seine (1994) « Défense et conseil ». Ceci reste l'ossature de notre action et contribue à notre identité ; le thème de Biarritz (2004) en atteste : « L'avocat, du conseil à l'ingénierie : l'apport du juriste organisateur ».

Au cours de cette seconde présidence, nous avons eu le souci de proposer à la profession des thèmes de réflexion porteurs d'une évolution positive, par exemple le slogan « une profession, des activités » et nous avons apporté une contribution décisive sur certains sujet tel la spécialisation, la solution arrêtée en ce domaine par le CNB étant issue d'un rapport inspiré largement des travaux de l'ACE.

Nous avons également construit différents dossiers, tels celui sur la formation, proposant dès 1993 d'introduire la formation continue obligatoire, conséquence logique du titre protégé dans l'intérêt du public. Il serait utile qu'on s'y replonge tant le projet ACE était infiniment moins ambitieux que ce qui a finalement été mis en place par la profession qui confond information et formation.

L'ACE était et reste porteuse d'une ambition, celle d'un avocat capable d'utiliser le droit comme l'instrument de stratégie et pas seulement gestionnaire de contraintes. Il est réducteur à cet égard d'opposer barreau d'affaires et barreau traditionnel. Les revenus très modestes de nombre de confrères attestent que la révolution espérée de la loi de 1990 n'a pas eu lieu, ils témoignent du maintien d'une conception traditionnelle du rôle de l'avocat, malgré la loi de 1990. Sans doute n'a-t-on pas pris en compte le choc des cultures.

Portrait de Gérard Mazet

1995 – 1997

Gérard Mazet

« Certaines de nos positions continueront à être provocatrices mais nous saurons convaincre. »

Premier président unique de l’ACE, il assume des congrès qui font scandale en parlant de marché du droit et d’avocat entrepreneur, à Beaune puis à Lyon.

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Aucun de ceux qui liront ces lignes ne pourra imaginer l'indignation suscitée chez une grande partie de nos confrères par le thème de notre congrès de Beaune de 1995 « Les marchés émergents du droit ». Serions-nous devenus marchands ? Et que dire de la récidive pour le congrès de Lyon « Avocat - entreprise libérale de services au service des entreprises » ? Comment assimiler notre profession à une entreprise et estimer que nous devrions être au service de nos clients alors que nous sommes des auxiliaires de justice ? Heureusement que l'ACE a continué à porter la bonne parole et que celle-ci a été entendue par l'ensemble de la profession.

Chacun de nos congrès nous a permis d'approfondir notre réflexion sur les grands enjeux de notre profession mais aussi, plus modestement, de réfléchir aux moyens d'assurer l'indépendance que nous revendiquions en commençant par bien gérer notre boutique. Cette bonne gestion doit se retrouver, tant au niveau de nos cabinets, que des instances de notre profession. L'effort dans ce sens doit être poursuivi sans relâche. Que les membres de l'ACE – Jeunes Avocats, ACE-JA, se réjouissent, nous leur avons laissé du travail à la hauteur de l'enthousiasme et du sérieux dont ils font preuve et pour lesquels je souhaite les remercier.

Les années passées à l'ACE m'ont montré que notre famille avait trouvé la recette permettant de mobiliser, dans un effort commun, les anciennes professions d'avocat et de conseil juridique, les grands et les petits cabinets, les parisiens et ceux qui ont la chance de vivre en province, les avocats établis et les plus jeunes. C'est cette recette qui permettra à l'ACE de continuer à montrer la voie. Certaines de nos positions continueront à être provocatrices mais nous saurons convaincre dans l'intérêt de nos cabinets, de notre belle profession et de son rôle dans l'organisation de la Cité.

Portrait de Jean-Jacques Uettwiller

1998 – 2003

Jean-Jacques Uettwiller

« Une profession qui à force de cultiver le principe de contradictoire l’a érigé en dogme de la contradiction. »

Cinq années de présidence, vécues comme un travail d’équipe, pendant lesquelles s’ouvre le chantier de l’acte d’avocat.

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Que peut-on dire sur cinq ans de présidence de l'ACE ? C'est un exercice abominable qui peut entraîner au plus petit moment d'inattention à louvoyer entre l'autosatisfaction et la critique, aussi discrète que perfide, de ses prédécesseurs et successeurs.

C'est d'abord une expérience passionnante, de découverte des dossiers, de l'énergie des élus de l'ACE (mais aussi des autres organisations) à les faire avancer, au sein d'une profession qui à force de cultiver le principe de contradictoire l'a érigé en dogme de la contradiction.

C'est ensuite un travail d'équipe, où l'on rencontre des personnalités aussi riches qu'enthousiasmantes. Comment ne pas citer celui qui pendant ces cinq années a été la cheville ouvrière de notre quotidien : mon ami Réginald Kremer, trop tôt disparu. Comment oublier le stratège politique de l'ACE depuis de nombreuses années et mon mentor : Jean-Pierre Chiffaut-Molliard. Citer les autres ne ferait que des jaloux, ces deux-là ont tellement donné qu'il est impossible de les jalouser.

C'est parfois la déception des candidats qui à peine élus oublient l'organisation qui les ont soutenus et disparaissent de nos vues. Mais ce n'est qu'un accident au milieu de tant d'autres choses positives que je garde en mémoire.


À quel moment et pour quelles raisons avez-vous décidé de vous engager activement au sein de l’ACE ?

Je ne sais plus bien à quelle date mais c’était un peu avant que je sois élu vice-président. Nous avions alors avec Gérard Mazet et Jean-François Rambaud créé un petit groupe de travail pour résister aux incursions des cabinets dérivés de l’audit auprès de nos clients. Ce qui a abouti à la rédaction de l’article 16 du RIN créant les incompatibilités dans les réseaux pluridisciplinaires.

Quelles étaient, à votre arrivée à la présidence, les grandes préoccupations de la profession ?

Les réseaux pluridisciplinaires. La modernisation des structures d’exercice, le périmètre du droit dans les relations avec les experts-comptables.

Quels objectifs prioritaires aviez-vous fixés pour votre mandat ?

Rétablir les finances de l’ACE, régler la disparité de représentation du barreau d’affaires avec Juri-Avenir. Faire en sorte que l’ACE retrouve sa place de premier syndicat d’avocats.

Quel dossier, réforme ou combat vous a semblé le plus marquant (réussi ou non) ?

Ceux que j’ai cités plus haut.

Quels obstacles ou résistances avez-vous rencontrés ?

La difficulté à réunir tous les grands cabinets au sein de l’ACE, sans altérer la défense des cabinets plus petits.

Quels souvenirs forts gardez-vous de la vie interne à l’ACE à cette époque ?

L’amitié et la convivialité.

Avec le recul, que considérez-vous comme votre principale contribution à l’histoire de l’ACE ?

Avoir contribué à lui rendre sa place éminente et son rôle incontournable.

Quels enseignements aimeriez-vous transmettre à ceux qui vous succèdent ?

Ne jamais renoncer.

Comment percevez-vous aujourd’hui l’évolution de l’ACE et son rôle dans la profession ?

L’ACE a repris sa place et son rôle de laboratoire d’idées. Il ne faut pas qu’elle s’endorme.

Quels combats ou chantiers de demain vous paraissent essentiels ?

L’adaptation de nos cabinets à la maîtrise de l’intelligence artificielle.

Enfin, en une phrase, comment définiriez-vous l’ACE et son identité ?

L’ACE est et doit rester l’une des composantes essentielles de la gouvernance de la profession en intégrant les cabinets de toutes tailles.

Portrait de Jean-Yves Mercier

2004 – 2007

Jean-Yves Mercier

« Un lieu convivial et ouvert de rencontres entre confrères, un vivier d’initiatives collectives menées sans tabou au service des clients de nos cabinets. »

Fiscaliste engagé depuis les années 1970 à l’ANCJ, il renforce la présence de l’ACE au CNB et aide les cabinets à se structurer pour se développer et se transmettre.

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À quel moment et pour quelles raisons avez-vous décidé de vous engager activement au sein de l’ACE ?

Dans les années 70, j’exerçais en tant que fiscaliste la profession de conseil juridique qui venait tout juste d’être réglementée. Les dirigeants de mon cabinet d’accueil, alors nommé Bureau Francis Lefebvre, étaient très impliqués dans la défense des prérogatives du conseil juridique, face notamment aux empiètements des experts-comptables, de même que dans la représentation de la profession. C’était l’époque de mes 30 ans. Ils m’ont poussé à participer aux travaux de l’ANCJ, ancêtre de l’ACE, et à contribuer dans ma spécialité, le conseil fiscal, aux travaux de ses congrès annuels. Notre organisation reposait alors sur deux permanentes efficaces et dévouées, Marie-Christine Midavaine et la toute jeune venue, Sandrine Lagorce. J’ai à cette époque participé, aux côtés notamment de Philippe Peyramaure, de Jacques Barthélemy et de Jean-Jacques Uettwiller, à la préparation de la loi qui a décidé l’insertion des conseils juridiques dans la nouvelle profession d’avocat née le 1er janvier 1992. Le Bureau de l’ANCJ accueillait tous les volontaires. Cet esprit club était notre marque de fabrique et l’est demeuré.

Quelles étaient, à votre arrivée à la présidence, les grandes préoccupations de la profession ?

Lors de mon entrée en fonctions, en 2003, nous constations que les dirigeants de la nouvelle profession, le CNB, étaient majoritairement issus du corps des avocats d’origine et nourrissaient une certaine méfiance à l’encontre des ex-conseils juridiques. La formation dispensée dans les écoles du barreau attirait les jeunes vers le contentieux au détriment du conseil. L’ANCJ continuait par réaction de promouvoir l’activité de conseil d’entreprises et avait en outre l’outrecuidance, aux yeux de certains confrères, de prôner l’entrée dans la profession des juristes d’entreprise. Cet apport nous paraissait de nature à renforcer la crédibilité de la profession auprès des Pouvoirs publics, s’agissant notamment de la recevabilité des propositions que nous formulions pour adapter nos réglementations de tous ordres aux évolutions économiques. C’est l’intérêt de nos clients qui nous guidait prioritairement dans cette démarche.

Quels objectifs prioritaires aviez-vous fixés pour votre mandat ?

Renforcer la présence de nos élus au sein du CNB. Aider nos confrères à se doter de structures professionnelles favorisant le développement et la transmission de leur cabinet. Obtenir la reconnaissance de l’acte d’avocat, chantier auquel s’était attelé avec toute son énergie mon prédécesseur Jean-Jacques Uettwiller. Et faire avancer notre projet d’autoriser l’exercice de notre profession en entreprise.

Quel dossier, réforme ou combat vous a semblé le plus marquant (réussi ou non) ?

Le représentation de l’ACE au CNB s’est plutôt renforcée. Nos efforts pédagogiques relatifs à l’organisation des cabinets ont connu un certain succès, il est vrai favorisé par une avancée fiscale facilitant le choix d’une structure soumise à l’impôt sur les sociétés (report sur la structure de l’imposition des créances acquises). Le dossier avocat en entreprise n’a pas prospéré. Le délicat travail sur l’acte d’avocat a, en revanche, continué. Jean-Jacques Uettwiller en témoignera.

Quels obstacles ou résistances avez-vous rencontrés ?

Nous avons bénéficié d’une bonne écoute de la Chancellerie mais n’avons guère convaincu les instances de la profession.

Quels souvenirs forts gardez-vous de la vie interne à l’ACE à cette époque ?

Le meilleur qui soit car notre association savait fédérer les meilleures énergies et je me réjouis qu’elle ait conservé cette immense qualité sous l’impulsion de mes successeurs qui ont chacun honoré grandement notre ACE.

Avec le recul, que considérez-vous comme votre principale contribution à l’histoire de l’ACE ?

Peut-être la longévité de mon implication.

Quels enseignements aimeriez-vous transmettre à ceux qui vous succèdent ?

Sauvegarder la spécificité de la mission principale que nous nous sommes assignée, agir pour le service de nos clients, sans tomber dans l’écueil de l’« avocatcentrisme ». Je me plais à constater que mes successeurs se sont tenus soigneusement sur cette ligne et je les en félicite.

Comment percevez-vous aujourd’hui l’évolution de l’ACE et son rôle dans la profession ?

L’ACE a su imposer sa marque au sein des institutions de la profession et se flatte de rallier sous sa bannière les confrères les plus éclairés.

Quels combats ou chantiers de demain vous paraissent essentiels ?

Pour ne parler que d’un sujet qui me tient particulièrement à cœur, j’aimerais vivement que notre profession reprenne totalement en mains la sélection des épreuves auxquelles sont soumis les candidats se présentant à l’examen d’entrée aux écoles du barreau. Les jeunes ayant choisi la filière du droit des affaires pâtissent d’une discrimination que je juge inadmissible.

Enfin, en une phrase, comment définiriez-vous l’ACE et son identité ?

Un lieu convivial et ouvert de rencontres entre confrères, un vivier d’initiatives collectives menées sans tabou au service des clients de nos cabinets. 

Portrait de Pierre Lafont

2007 – 2010

Pierre Lafont

« Une profession, des métiers. Une profession, des territoires. »

Il accompagne un passage de génération : l’ACE, fondée par d’anciens conseils juridiques, s’ouvre à l’univers judiciaire et à ses plus jeunes adhérents.

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La présidence de l’ACE fût pour moi une période de bonheur.

Bonheur du quotidien, plus exactement de l’hebdomadaire, lorsque nous, membres du bureau national, nous réunissions sous les voutes du local de l’avenue Mac Mahon, rassemblés comme dans une sorte de confrérie. A cette époque, l’ACE amorçait son virement de bord entre les anciens conseils juridiques, qui l’avaient fondée, et les avocats qui la rejoignaient mais qui, eux, n’avaient pas connu cette profession des conseils juridiques. Notamment l’ACE pénétrait l’univers judiciaire. C’était aussi un passage de génération. Le bateau faseyait, il fallait hâter le virement de bord, c’est ce que j’essayais de faire en promouvant la notoriété des adhérents les plus jeunes, ceux de l’ACE JA, puis en dirigeant vers la présidence l’un d’entre eux, William Feugère, celui qui allait concrétiser définitivement, et avec quels talents ! le virage.

Cette transition était l’une des dimensions que je souhaitais donner à mon mandat, il me semble que cet objectif a été, collectivement bien sûr, atteint. Aujourd’hui, l’ACE couvre tous les champs d’activité de l’avocat, et elle est sans cesse à l’origine de l’ouverture de nouveaux domaines pour notre profession.

Une profession, des métiers. C’est un mot d’ordre que je tentais de ne jamais perdre de vue. Pendant tout mon mandat, je n’ai eu de cesse de travailler à l’unité de l’ACE, dont je pensais en particulier qu’elle devait être le syndicat de tout le barreau d’affaires. Cela m’a conduit à tenter d’y attraire les cabinets les plus nombreux, y compris les cabinets anglo-saxons. C’est certainement un effort à toujours renouveler.

Une profession, des territoires. Pour l’ACE aussi, le pari de l’unité de la profession est un effort de chaque jour, en particulier j’essayais de gommer - autant que faire se peut - le traditionnel clivage entre les régions et Paris. L’ACE est certainement l’un des meilleurs espaces professionnels pour y parvenir et j’ai eu un immense plaisir à travailler avec le barreau parisien.

Les souvenirs ? A quoi bon les évoquer ? L’émotion ne se partage facilement qu’au présent, celle du passé demeure immuablement intime. Mais qu’il me soit permis d’évoquer la minute où, pas encore président, je pénétrais dans le bureau de mon si excellent prédécesseur, Jean-Yves Mercier, alors glorieuse éminence de la doctrine fiscale du cabinet Francis Lefebvre. Je pénétrais l’atelier d’un artisan, peu enclin à l’abus des machines modernes. Lui suffisaient le papier, un fier stylo à encre, et surtout l’éclair d’une intelligence hors pair, celle qui fait du raisonnement l’arme suprême. Jean-Yves m’attendait, dans – crois-je me souvenir - un bureau plutôt sombre qu’éclaira soudain son rire si lumineux. Jean -Yves avait préparé quelques feuillets manuscrits pour son successeur : de sa belle écriture, à l’encre bleu Floride, ses impressions, ses conseils, un si beau cadeau pour moi !

Ce moment était un prélude, car tout fut ainsi : le respect, l’amitié les échanges, l’engagement de chacune et chacun, le dévouement incroyable de l’équipe administrative, l’enthousiasme des congrès, bref, pour un choisir qu’un mot, mais un mot empli de sens : l’affection.

Merci, mille mercis à l’ACE !

Portrait de William Feugère

2010 – 2015

William Feugère

« L’ACE est le syndicat de la liberté, de la prospective et de l’amitié. »

Réforme des statuts, nouvelles commissions, parité dans les instances : sous sa présidence, l’ACE arrive en tête aux élections du CNB.

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À quel moment et pour quelles raisons avez-vous décidé de vous engager activement au sein de l’ACE ?

Je crois que j’ai battu un record de précocité : j’ai adhéré et eu ma première réunion avec l’ACE, le 8 janvier 2002, la veille même de ma prestation de serment ! Je m’en souviens comme si c’était hier.

C’était pour moi une évidence, j’allais exercer en droit pénal des affaires et je n’imaginais pas d’autre association.

J’ai été accueilli avec la plus grande bienveillance par deux personnes pour qui j’ai une affection particulière : Jean-Jacques Uettwiller, alors Président, qui m’a accueilli au bureau national et m’a permis de créer et développer la commission Liberté, droits de l’homme et droit pénal, projet qui me tenait à cœur, et Bénédicte Bury, qui présidait l’ACE-JA et m’a demandé de travailler à ses côtés. Deux personnes ont toujours témoigné d’une vision prospective de l’ACE et soutenant les initiatives.

Quelles étaient, à votre arrivée à la présidence, les grandes préoccupations de la profession ?

Je distinguerais les préoccupations des représentants de la profession et les besoins que nous avions identifiés pour la profession.

Les représentants de la profession intervenaient surtout en réaction, plus qu’en prospective. Ils n’étaient pas organisés pour préparer notre profession aux défis qui s’annonçaient : le numérique, l’ouverture croissante du droit à la concurrence, …

L’ACE s’inscrivait – et s’inscrit toujours – dans la construction et l’innovation, au service des avocats et de leurs clients. Steve Jobs disait qu’il fallait partir de l’expérience client avant de remonter à la technologie. C’est pareil pour notre profession.

Les grandes préoccupations comprenaient bien entendu à notre combat pour l’avocat en entreprise, pour renforcer la place du droit dans l’entreprise et le rayonnement de notre profession. Le temps ne fait que renforcer la nécessité de cette réforme. Il fallait aussi poursuivre la réforme de la formation après la réforme de 2004, dont Pierre Lafont a été un artisan majeur, en insistant sur la gestion de cabinet, le knowledge management,...

Nous avons aussi engagé, avec Anne VAUCHER, deux réformes fondamentales Le première était le droit d’exercer au sein de sociétés de droit commun. La seconde était d’approfondir l’interprofessionnalité, en permettant aux professions réglementées de s’associer non plus seulement au sein de SPFPL mais également de sociétés d’exercice. Christian Charrière-Bournazel, alors président du CNB, s’est montré d’une grande modernité en nous a apportant tout son soutien.

Quels objectifs prioritaires aviez-vous fixés pour votre mandat ?

Il y en avait plusieurs. La durée de ma présidence (5 ans) et la mobilisation sans faille du bureau et du comité directeur m’ont permis d’en faire aboutir un certain nombre.

En interne, j’ai souhaité réformer les statuts, avec l’aide précieuse de Nicole Courrech du Pont, Secrétaire générale, en limitant notamment la durée de tous les mandats – nationaux et régionaux – y compris celui du président national bien sûr – à trois ans renouvelables une fois. Cela a permis un renouvellement de nos représentants, et une meilleure attractivité pour les jeunes avocats.

J’ai pu aussi ouvrir notre syndicat à d’autres matières que celles traditionnelles du droit des affaires, avec la création notamment de la commission « famille », de la commission « droit de l’art » et de la commission « égalité et diversité ». Nos instances ont été par ailleurs très fortement féminisées pour atteindre enfin la parité.

Nous avons aussi conclu le partenariat ACE-AFJE alors présidée par Jean-Charles SAVOURÉ.

En externe, j’ai placé comme objectif de devenir le premier syndicat d’avocats en France, ce qui a été réalisé puisque nous sommes arrivés en tête aux élections au CNB. Cela a nécessité une réforme de notre communication. Et bien sûr, l’objectif – atteint – a été de faire aboutir les réformes que j’évoquais : sociétés de droit commun, sociétés d’exercice interprofessionnelles.

Quel dossier, réforme ou combat vous a semblé le plus marquant (réussi ou non) ?

Toutes celles qui précèdent. D’abord, par le travail d’équipe, de nos élus au CNB, des membres du bureau et du comité directeur. J’ajouterais le fait d’avoir réussi à donner une plus grande visibilité au CNB, notre institution représentative nationale, auprès des entreprises : création de la Commission Droit et entreprise du CNB, dont j’ai été le premier président, articles dans Les Echos, participation au Salon des entrepreneurs, et participation au Congrès national des experts-comptables, grâce à leur Présidente Agnès Bricard avec laquelle nous travaillions sur l’interprofessionnalité.

Quels obstacles ou résistances avez-vous rencontrés ?

Toute réforme génère des réticences, c’est la troisième loi de Newton : « À toute action correspond une réaction égale et opposée. » Il ne faut pas s’en plaindre mais s’y préparer. Il faut aussi intégrer que les opposants sont des femmes et des hommes compétents, passionnés par leur profession : s’ils sont réticents, il faut écouter leurs arguments et en tenir compte pour améliorer nos idées.

En termes d’obstacles ou résistances, je pense que l’avocat en entreprise a battu tous les records. Jean-Louis Cocusse qui a porté le projet alors qu’il était membre du bureau du CNB, a subi un grand nombre d’attaques. Je n’ai jamais vu une telle virulence, mais il en aurait fallu bien plus pour le décourager. J’ai ensuite repris le projet durant la mandature suivante, comme président de la commission droit et entreprise du CNB. J’ai réussi à faire participer aux travaux des représentants de tous les groupes du CNB, j’avais l’espoir de trouver un accord sur des points essentiels. Mais les successeurs de Christian Charrière-Bournazel ont refusé de mettre le projet à l’ordre du jour d’une assemblée.

Sur l’interprofessionnalité aussi, nous avons rencontré de grandes réticences, liées à la difficulté de dépasser la concurrence avec les experts-comptables, alors que travailler ensemble ouvrait des perspectives de croissance en proposant une offre cohérente aux entreprises.

Quels souvenirs forts gardez-vous de la vie interne à l’ACE à cette époque ?

L’amitié et la bienveillance. J’ai été accueilli par des avocats de la plus grande compétence et qui en même temps gardaient une grande simplicité et partageaient leur expérience avec bonheur. Le bureau et le comité directeur ont été des soutiens sans faille. J’ai beaucoup appris grâce à eux, je le ressens encore aujourd’hui, dans ma pratique d’avocat. J’ai aimé chaque instant de ma présidence.

Avec le recul, que considérez-vous comme votre principale contribution à l’histoire de l’ACE ?

Il m’est difficile de répondre à cette question, parce qu’elle est trop individualisée. Ce n’est pas « ma » contribution, j’ai toujours considéré que tout ce que faisions était un travail d’équipe. Mon rôle était d’être le porte-parole d’avocats qui avaient une véritable vision de l’avenir de notre profession, une démarche prospective et constructive. Notre principale contribution à cette époque est peut-être avoir permis que l’ACE devienne le premier syndicat d’avocats. C’était la suite logique de tout ce que nous avions mis en œuvre, ensemble.

Quels enseignements aimeriez-vous transmettre à ceux qui vous succèdent ?

Toujours travailler en équipe, avec les militants et les permanents. Ne jamais s’attribuer le mérite d’une réforme – quelle que soit sa contribution personnelle – et au contraire mettre toujours en valeur les autres, parce qu’on ne réussit jamais rien sans les autres. Et soutenir les initiatives des adhérents et militants. C’est cela qui permet à notre syndicat de toujours être une pépinière d’idées et d’innovations.

Sinon, je n’ai pas de conseil à donner. Il faut savoir lâcher prise. Les présidents d’honneur sont membres de droit du bureau national, mais je n’y ai pratiquement jamais siégé après ma présidence. Je n’aime pas le côté ancien qui donne des leçons. J’ai laissé chacun de mes successeurs libres d’inventer et d’agir, ce qui n’empêche pas d’être à leur disposition s’ils ont besoin de moi.

Comment percevez-vous aujourd’hui l’évolution de l’ACE et son rôle dans la profession ?

L’ACE est toujours le premier syndicat. Il s’est pleinement adapté aux nouveaux besoins de la profession et de son écosystème, en restant toujours prospectif. L’ACE n’a jamais peur de l’avenir car les évolutions sont autant d’opportunités. Les avocats sont d’une inventivité constante et sans faille pour les clients, l’ACE agit pour permettre que cette inventivité soit mise au service de notre profession. D’ailleurs, cela se rejoint, cela nous permet de mieux répondre aux besoins actuels et futurs de nos clients. Les entreprises performantes s’inscrivent dans le prospective, elles anticipent les évolutions de leurs marchés. A nous de faire de même.

Quels combats ou chantiers de demain vous paraissent essentiels ?

Certains combats « anciens » demeurent d’actualité.

Ainsi, réformer la gouvernance de notre profession, pour la rendre plus efficace et plus démocratique. Que la moitié de notre instance représentative (les collèges ordinaux Paris et provine) soit élue au suffrage universel indirect n’a pas de sens. Il faut regrouper les barreaux à un niveau régional, leur nombre - qui se justifiait par la proximité géographique avec les Confrères - n’est plus adapté aux pratiques actuelles de notre profession, alors que le numérique a transformé les notions d’espace et de temps.

Demeure de même d’actualité le combat pour renforcer la place du droit en permettant enfin d’exercer en entreprise. Je suis pour ma part favorable à la fusion de notre profession avec celle des juristes, comme ce qui s’est fait il y a plus de 30 ans avec les conseils juridiques. Les juristes ont la même formation juridique que nous, pour certains elle est même plus poussée, et ils exercent dans le respect des mêmes principes essentiels. Ils nous apporteraient en outre une meilleure connaissance des besoins opérationnels des entreprises et de leur organisation. Ce serait l’occasion de fusionner également notre profession avec celle des notaires et celle des avocats aux Conseils, pour construire une grande profession du droit. Enfin poursuivons le combat pour notre secret professionnel, encore mis à mal par la jurisprudence de la chambre criminelle de la Cour de cassation. Il n’est pas un obstacle, il est une garantie de l’État de droit. Peut-être la création d’une école nationale du droit – regroupant avocats et magistrats – serait-elle une bonne solution. C’est une idée que nous avions portée, Jean-Louis Cocusse et moi, il y a plus de 20 ans.

De nouveaux combats doivent aussi être menés. Notamment, réinvestir le champ politique. Certaines des plus grandes lois et réformes ont été portées par des avocats : Jules Ferry (liberté d’expression, liberté de réunion, école publique et laïque obligatoire), Pierre Waldeck-Rousseau (liberté syndicale, liberté d’association), Aristide Briand (séparation de l’église et de l’État), plus récemment Robert Badinter abolition de la peine de mort, dépénalisation de l’homosexualité, droit de recours individuel à la CEDH), sans oublier l’influence majeure de Gisèle Halimi sur le droit à l’avortement. Notre représentation nationale manque d’avocats.

Ouvrons le capital de nos cabinets pour permettre de bénéficier de l’apport d’investisseurs qui permettront notre développement économique. Nous n’y perdrons rien, notre déontologie permet de s’adapter à toutes nous évolutions.

Investissons le champ européen en imaginons une profession plus intégrée d’avocat européen.

A plus court terme, accompagner les avocats pour qu’ils s’approprient pleinement l’IA. Pas sous l’angle technique, son usage est facile, mais pour mieux appréhender ce qui est actuellement notre véritable rôle : ce n’est pas – ou plus – la pure connaissance juridique, mais la capacité à accompagner nos clients dans leur stratégie. Nous avons de nombreux marchés à investir. La France est l’un des pays avec le nombre le plus faible d’avocats par rapport la population… nous avons une grande marge de progression, à nous de jouer !

Enfin, en une phrase, comment définiriez-vous l’ACE et son identité ?

C’est la question la plus facile. « L’ACE est le syndicat de la liberté, de la prospective et de l’amitié. » Je l’ai ressenti à chaque instant et je le retrouve à chacun de nos congrès.

Portrait de Denis Raynal

2015 – 2018

Denis Raynal

« L’ACE, c’est le syndicat des avocats qui n’ont peur ni de l’entreprise ni de l’avenir. »

Il crée LUNA, le laboratoire prospectif de l’ACE, et publie pour les 25 ans du syndicat l’ouvrage collectif « Mutations dans l’univers des avocats ».

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À quel moment et pour quelles raisons avez-vous décidé de -vous engager activement au sein de l'ACE ?

D'abord une précaution, parce qu'elle commande tout le reste. L'ACE n'est pas une collection de mandats posés les uns à côté des autres : c'est une chaîne cohérente et pertinente, et elle commence en 1992, au moment de la fusion des avocats et des conseils juridiques.

Elle commence d'ailleurs de la plus belle des manières : par une coprésidence. Philippe Peyramaure et Jean du Parc ont pris la tête du syndicat ensemble, à deux, parce que l'ACE naissait de deux maisons qui devaient apprendre à n'en faire qu'une. Il y a là une leçon fondatrice que nous n'avons jamais oubliée : notre syndicat est né d'un rapprochement, pas d'une conquête.

A l’époque, on avait coutume de dire qu’on restait Président de l’ACE le temps de trouver son successeur.

J’ai personnellement succédé à William Feugère qui a réalisé un mandat éminemment politique sur plus de 5 ans et fait évoluer l’ACE vers des mandats successifs de 3 ans.

Des tempéraments très différents, parfois opposés, mais un point commun : chacun a franchi une marche, chacun a négocié le virage que son époque lui imposait. Je réponds donc à vos questions en parlant d'un relais, pas d'une œuvre personnelle.

Cela dit, on ne tombe pas dans l'ACE, on y arrive par le chemin le plus logique. J'ai commencé en 1985 comme juriste d'entreprise, j'ai donc vu le droit depuis l'intérieur de l'entreprise bien avant de le voir depuis la robe. Puis conseil juridique, puis avocat en 1992.

Quand j'ai découvert l'ACE de l’intérieur en 2006, grâce à Réginald Kremer et à Jean Louis Cocusse, j'ai eu la sensation étrange d'entrer dans une pièce où l'on parlait déjà ma langue. On y prononçait les mots « marché », « structure », « modèle économique » sans que personne ne se signe. Ailleurs, à l'époque, c'était encore un peu tabou. Je suis resté.

Devenu président de la commission de droit des sociétés sous la présidence de Pierre Lafont puis avec l’aval de William Feugère, responsable de l’ensemble des commissions de travail de l’ACE, j’ai pu aider nos commissions techniques à prospérer et à travailler en commun dans le « Carrefour des commissions », amenant l’ACE à cette reconnaissance des compétences et partant, à la mise en place de formations professionnelles reconnues par le CNB grâce à l’action de notre consœur Bénédicte Bury.

De là, mes pairs ont décidé de me choisir en 2015 pour assurer la présidence nationale. Comme le disait mon prédécesseur, ce rôle incombe à un confrère qui n’a pas cherché à l’obtenir… J’ai donc essayé de faire honneur à cette confiance qui m’a été accordée.

Quelles étaient, à votre arrivée à la présidence, les grandes préoccupations de la profession ?

Comme je l’ai dit, je succédais à William Feugère, qui avait donné au syndicat une visibilité croissante et une nouvelle combativité. On ne reprend jamais une maison vide — et celle qu’il m’a passée était politiquement en ordre de marche.

Quant au climat de 2015 : disons qu'on ne s'ennuyait pas. Trois secousses au même moment. La loi Macron, qui rebattait les cartes des professions réglementées. Les legaltech, qui débarquaient ou grandissaient vite — on nous annonçait jusqu’à la quasi-disparition des avocats, et dans les meilleurs délais… Et la concurrence, qui venait de partout : experts-comptables, plateformes, directions juridiques internalisées.

Mais la vraie inquiétude était ailleurs, et plus sourde : la profession commentait des réformes qu'on écrivait sans elle. Nous étions très bons pour dire ce que nous ne voulions pas. Beaucoup moins pour dire ce que nous voulions.

Quels objectifs prioritaires aviez-vous fixés pour votre mandat ?

Trois principaux. Pas trente — c'est la première leçon d'un mandat de trois ans.

Renforcer l'ACE comme force de proposition plutôt que de protestation. La crédibilité se gagne sur la qualité d'une note, pas sur le nombre de communiqués.

Nous doter d'un outil de réflexion permanent. C'est devenu LUNA, notre Laboratoire de l'Univers des Avocats : un endroit pour penser la profession à dix ans, et non jusqu'à la prochaine assemblée générale.

Nous installer dans l'écosystème institutionnel. Être dans la pièce au moment où les arbitrages se font, et pas dans le couloir juste après.

Et j'ai voulu que les trois congrès racontent une histoire : Ajaccio « Moteur ! », Strasbourg « Ouvertures », Juan-les-Pins « Réussir ! ». On m'a gentiment fait remarquer que cela ressemblait à une trilogie de cinéma. Je l'ai pris comme un compliment.

Quel dossier, réforme ou combat vous a semblé le plus marquant (réussi ou non) ?

Un de chaque si vous le permettez : un dont je suis fier, un qui me reste en travers.

Le premier : notre contribution au rapport Haeri. Nous sommes arrivés avec un travail construit, nourri par LUNA, et non avec une liste de doléances. C'est ce jour-là que j'ai compris que l'ACE avait changé de statut : on ne nous consultait plus par politesse.

Et dans la foulée, l’ouverture élargie à des chantiers d’interprofessionnalité et comme illustration l'ouvrage collectif : Mutations dans l'univers des avocats, tectoniques et horizons. J'y tiens particulièrement, d'abord pour une raison assez peu académique : nous l'avons écrit, en deux mois et dans le secret le plus absolu. Deux mois. Peu y croyaient. Nous l’avons fait. En interne, le projet portait un nom de code — « Wegener », du nom d'Alfred Wegener, le père de la dérive des continents et donc de la tectonique des plaques. C'était une plaisanterie de travail au départ ; c'est devenu le titre de cet ouvrage ultra-prospectif de l’époque, libre et iconoclaste.

Nous l'avons sorti au congrès de Strasbourg, et il a rencontré un vrai succès, dans le syndicat comme dans la profession. Ce qui me frappe le plus, c'est qu'en le relisant neuf ans plus tard, il n'est pas décalé. Pas du tout. Nous avions vu venir les mouvements de fond ; ils se sont produits. Cela devrait d'ailleurs donner une idée à mes successeurs, et j'y reviendrai.

Le second : le statut de l'avocat en entreprise. Je l'ai porté, à la suite de mes prédécesseurs, je ne l'ai pas davantage gagné mais nous avons peut-être ainsi contribué à son futur avènement... Nous avions avec les juristes d’entreprise inventé le JAB, le Juriste Admis au Barreau, ce qui avait tellement de sens. On me dira que c'est un combat de plus de trente ans : c'est exact, et c'est précisément le problème. La France continue de payer ce refus, en compétitivité juridique et en attractivité pour nos jeunes confrères.

Quels obstacles ou résistances avez-vous rencontrés ?

Peu de véritables adversaires, surtout beaucoup de conservatisme et d'inerties. C’est un cycle assez constant : nos propositions sont d'abord jugées audacieuses, puis contestées, puis souvent reprises quelques temps plus tard comme des évidences. Je finis par y voir une reconnaissance de notre modernité et de notre sens de l’avenir, une forme de compliment à retardement. Cela dit, ce temps-là, la profession ne l'a plus.

Il faut être honnête, derrière une résistance, il y a rarement de la mauvaise volonté. Il y a souvent de l'inquiétude. Quand vous expliquez à un confrère qui a bâti son cabinet pendant vingt-cinq ans qu'il va falloir revoir son modèle, sa facturation et ses outils, vous ne lui présentez pas une opportunité : vous lui remuez le ventre. J'ai appris à le dire autrement, et avec plus d'égards.

Quels souvenirs forts gardez-vous de la vie interne à l'ACE à cette époque ?

Les congrès, bien sûr. Mais aussi avec une périodicité rythmée, les réunions de bureau qui s'éternisent, les sandwichs tièdes, les textes réécrits à quatre mains la veille d'une audition, les désaccords très francs suivis de décisions parfaitement communes. Et les deux mois de « Wegener », où une trentaine de confrères ont écrit un livre en plus de leur métier, sans que personne ne compte ses heures. L'ACE, de l'intérieur, c'est cela : un collectif de bénévoles d'un excellent niveau technique qui donnent leur temps malgré (ou grâce à) la pression de leur cabinet — et souvent de leurs week-ends. On ne le dit pas assez.

Et puis il y a eu les 25 ans de l'association, en 2017 : un de ces moments où l'on mesure tout ce qu'on a reçu de ceux qui étaient là avant nous ; le congrès de Strasbourg dévoilant « Mutation… », les séances de dédicaces, le sentiment d’écrire une grande page de l’ACE avec un livre…

Avec le recul, que considérez-vous comme votre principale contribution à l'histoire de l'ACE ?

Je laisse le droit d'inventaire à mes successeurs. C'est plus prudent, et c'est plus juste.

Si vous insistez : avoir contribué à consolider une vraie vision politique de l'ACE, et à la faire reconnaître comme telle. Nous sommes passés, de président en président, d'un syndicat d'excellents techniciens à un syndicat capable de proposer, avec humilité, à la fois des solutions techniques dans chaque matière et une pensée d'ensemble sur l'avenir du métier, une doctrine.

J'ajoute une chose à laquelle je tiens : avoir passé le relais, en 2018, à Delphine Gallin — première femme à présider l'ACE, et d'abord une personnalité dont la compétence était reconnue bien au-delà du syndicat. Je me souviens l’avoir pressentie pour me succéder à cette fonction comme c’est l’usage à l’ACE, dès la première année de mon mandat, et le lui avoir confié lors d’une soirée ACE organisée dans sa bonne ville de Marseille. Elle n’a pas refusé d’emblée, c’était sur la bonne voie. Une marche de plus, elle aussi.

Quels enseignements aimeriez-vous transmettre à ceux qui vous succèdent ?

Six parmi mille que j’ai reçus de cette expérience :

  • Trois ans, c'est très court. Arrivez avec un cap, et acceptez de ne pas tout faire.

  • Le travail pèse plus lourd que le bruit. Une contribution sérieuse vaut dix communiqués.

  • N'opposez jamais le technique et le politique. Notre force, c'est que nos propositions sont écrites par des praticiens de haut-vol.

  • Préparez votre succession dès le premier jour. Un syndicat qui repose sur une personne sans se soucier de l’après est un syndicat fragile.

  • Ne pas confondre innovation et progrès, seul le progrès structure l’avenir.

  • Et restez ouverts. Vers les experts-comptables, les juristes d'entreprise, les autres professions libérales, les nouveaux métiers. L'isolement n'a jamais protégé personne — sauf du progrès.

Comment percevez-vous aujourd'hui l'évolution de l'ACE et son rôle dans la profession ?

Elle a tenu son cap, et c'est déjà beaucoup. Elle reste ce qu'elle doit être : le syndicat qui regarde l'avocat depuis l'entreprise et depuis le marché, et qui refuse de traiter la modernité comme une menace.

Et si l'ACE est toujours là, et toujours pertinente, ce n'est pas parce qu'elle a eu raison une fois. C'est parce qu'elle s'est adaptée à chaque génération, par la succession de ses présidentes et de ses présidents. Chacun a trouvé la maison dans un état et l'a laissée dans un autre, toujours un peu plus solide, robuste. Delphine Gallin, Emmanuel Raskin et Yasmine Develle ont continué ce travail après moi, dans un contexte que je n'aurais pas voulu affronter à leur place — je pense notamment aux années de crise sanitaire et à l’IA.

Son rôle me paraît même encore plus nécessaire qu'en 2015. Nous parlions de « big bang » en 2018 ; avec le recul, c'était le hors-d'œuvre. L'intelligence artificielle générative a déplacé la ligne de front en trois ans.

Le vrai défi n'a pas changé : convaincre un confrère débordé que les deux heures qu'il donne au collectif ne sont pas volées à son cabinet. Je comprends parfaitement qu'on hésite. J'ai simplement constaté que ceux qui franchissent le pas ne le regrettent jamais. Ils reçoivent ce virus qui ne les quittent plus et les animent.

Quels combats ou chantiers de demain vous paraissent essentiels ?

J'en vois cinq majeurs, et je commencerai par une proposition très concrète.

  • Rouvrir « Wegener ». Notre ouvrage de 2017 était délibérément prospectif ; neuf ans plus tard, il n'a pas pris une ride, ce qui est à la fois flatteur et un peu inquiétant. Il mériterait une seconde édition, celle des 10 ans de la parution initiale : regarder où nous en sommes réellement sur chacune des mutations annoncées, et refixer des perspectives pour les dix ans qui viennent. Le travail est à moitié fait — la méthode existe, il suffit de la reprendre.

  • L'IA et la valeur du conseil. La question n'est plus de savoir si l'IA fera une partie de notre travail : elle la fait déjà et le recompose. La question est de savoir où se loge désormais et se logera notre valeur, et comment nous la facturons.

  • L'avocat en entreprise. Le dossier est toujours sur la table. Il y prend la poussière depuis trop longtemps. C’est un trop vieux combat mais son aboutissement moderniserait et renforcerait largement une profession d’avocat qui continue à trop se renfermer pour croire se protéger.

  • L'attractivité de cette profession aux mille métiers. Les départs précoces, la charge, l'équilibre de vie, la santé des confrères. On a longtemps pris l'épuisement pour un manque de caractère. Ce n'est pas un sujet annexe : c'est un sujet de survie collective. Cette profession a tellement de facettes que chacun de ses membres peut y trouver l’attrait en harmonie avec ses choix de vie et ses centres d’intérêt ; elle attire toujours le plein respect et l’envie ; l’ACE et plus largement l’action syndicale en sont les promoteurs responsables, au-delà de (et avec) les instances professionnelles.

  • L'interprofessionnalité, qu'il faut favoriser et de plus en plus pratiquer, en y introduisant une forme raisonnable d’hybridation, sans oublier le périmètre du droit et le secret professionnel, face aux plateformes et aux nouveaux entrants. C'est d'ailleurs le sens de mon engagement actuel à la présidence nationale de l'UNAPL : les professions libérales ont beaucoup plus à gagner ensemble que séparément.

Enfin, en une phrase, comment définiriez-vous l'ACE et son identité ?

L'ACE, c'est le syndicat des avocats qui n'ont peur ni de l'entreprise ni de l'avenir : une communauté de praticiens exigeants qui préfèrent écrire la réforme plutôt que la subir.

Et si vous me laissez une phrase de plus : merci à tous ceux qui, avant moi et après moi, ont donné du temps à l'ACE sans jamais demander ce que cela leur rapporterait. Nous le savons après. C'est eux, l'histoire de ce syndicat. Moi, je n'ai été qu'un passage.

Portrait de Delphine Gallin

2018 – 2021

Delphine Gallin

« J’ai toujours considéré, pour ma part, que notre avenir passait davantage par l’ouverture que par le repli. »

Première femme à présider l’ACE, elle numérise l’offre de formation pendant la crise sanitaire, rapproche les régions du national et fait de l’ACE un syndicat pleinement représentatif au CNB.

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Retranscription audio

Pour commencer, pouvez-vous nous raconter à quel moment et pour quelles raisons vous avez choisi de vous’engager activement au sein de l’ACE ?

J’ai commencé très tôt, alors que j’étais encore à l’École des avocats du Sud-Est. Je suis avocate au barreau de Marseille et, à l’époque, comme c’est d’ailleurs encore le cas je crois, les syndicats venaient se présenter aux élèves avocats.

Je ne connaissais alors ni l’ACE ni les autres syndicats. Lorsque j’ai intégré l’école de formation, j’ai immédiatement eu le sentiment que le projet de l’ACE me parlait. J’ai eu envie d’en savoir davantage et je me suis donc rapprochée presque aussitôt du président de l’ACE locale de l’époque, Jean-Pierre Le P., avec qui tout s’est très bien passé.

Je lui ai dit que cela m’intéressait vraiment et que j’aimerais, s’il en était d’accord, organiser un événement pour les élèves avocats avec l’ACE. Il a accepté sans hésiter. Je crois d’ailleurs que le premier événement que nous avons organisé était un concours de pétanque à Marseille, sur l’île du Frioul, accompagné d’un déjeuner réunissant les élèves avocats intéressés et les membres du bureau de l’ACE PACA.

Mon engagement a donc commencé très tôt. Je n’étais même pas encore avocate que j’organisais déjà mon premier événement pour l’ACE. Après ma prestation de serment, j’ai naturellement poursuivi cet engagement. C’est à ce moment-là que j’ai créé la section Jeunes Avocats de Marseille, l’ACE-JA. Puis sont venues les Juris’Cup, trois, quatre, puis cinq éditions.

Aussi loin que remontent mes souvenirs, j’ai toujours été active au sein de l’ACE. Mon premier congrès fut celui de Lyon en 2005. Cette année, à Dijon, j’ai participé à mon vingtième congrès, sans en manquer un seul en vingt ans.

Lorsque vous êtes arrivée à la présidence, en 2018, quelles étaient les principales préoccupations qui agitaient la profession d’avocat à ce moment-là ?

Ce qui est assez intéressant dans l’histoire de notre profession, c’est que les préoccupations se répètent de manière relativement continue d’une mandature à l’autre. Certains sujets sont toujours les mêmes et, pour beaucoup, ne sont toujours pas réglés depuis que j’exerce cette profession, c’est-à-dire depuis une vingtaine d’années.

En 2018, la question du legal privilege et celle de l’intégration, ou non, des juristes d’entreprise au sein de la profession d’avocat occupaient déjà une place centrale. Ces sujets restent d’ailleurs au cœur des débats aujourd’hui. Quelques années plus tard, ils continuent de susciter des discussions très vives, au point de provoquer de profondes divisions parmi les représentants de la profession.

Les sujets étaient donc déjà, pour l’essentiel, ceux dont nous parlons encore aujourd’hui.

Il existait également une autre préoccupation majeure qui, à mon sens, n’est toujours pas complètement résolue : celle de la compétitivité de notre profession sur un marché du droit ouvert. C’était un enjeu fondamental à l’époque et il le demeure. Nous sortions alors de la période des lois Macron, qui avaient permis, selon moi, des avancées considérables pour libérer notre exercice et nous donner les moyens d’être compétitifs sur un marché du droit désormais ouvert et non plus réservé aux seuls avocats.

Aujourd’hui encore, ces questions restent d’actualité. J’ai vu récemment que l’ACE Paris organisait un colloque consacré à l’ouverture aux capitaux extérieurs. C’est un sujet sur lequel je suis intervenue à de nombreuses reprises entre 2012 et 2020. Nous en parlions déjà comme d’une piste essentielle pour l’avenir de la profession.

Force est de constater que, sur ce point, la profession n’a pas véritablement évolué. Elle s’était ouverte à l’occasion des lois Macron, mais certains retours en arrière sont intervenus depuis lors. Je les regrette profondément parce qu’ils n’envoient pas un signal favorable aux avocats qui souhaitent développer leurs structures, gagner en compétitivité et s’ouvrir davantage sur l’extérieur.

Les combats d’hier restent donc largement ceux d’aujourd’hui. Cela pourrait paraître décourageant, mais il faut aussi prendre en compte le temps long de l’histoire de notre profession. L’avocature est une institution ancienne, qui se réforme lentement. Espérons que nous parviendrons progressivement à dépasser certains réflexes de repli sur soi auxquels notre profession demeure attachée. J’ai toujours considéré, pour ma part, que notre avenir passait davantage par l’ouverture que par le repli.

Les sujets évoluent peu à peu, mais les préoccupations demeurent et méritent encore qu’on leur consacre du temps.

Au début de votre mandat, quels étaient vos principaux objectifs ?

Je m’en souviens très bien. J’en avais trois.

Le premier était de faire de l’ACE le syndicat majoritaire de la profession lors des élections au Conseil national des barreaux. C’était un objectif extrêmement ambitieux. Je sortais alors de deux mandatures au CNB, dont l’une avait constitué un échec pour notre syndicat. Il existait donc une véritable marge de progression.

L’objectif affiché était clair : devenir la première organisation syndicale représentée au Conseil national des barreaux.

Nous y sommes parvenus. Lorsque je dis « nous », c’est évidemment le collectif qui a obtenu ce résultat. Les élections qui ont marqué la fin de ma présidence ont consacré une progression politique majeure de l’ACE. Je suis particulièrement fière d’avoir contribué à faire passer notre mouvement du statut de syndicat de niche à celui de syndicat pleinement représentatif. À mes yeux, c’est l’un des acquis essentiels de cette mandature.

Mon deuxième objectif concernait la dématérialisation de l’offre de formation. Nous avions lancé ce projet avant la crise sanitaire, puis la pandémie est arrivée.

Paradoxalement, le Covid a constitué une formidable opportunité sur ce sujet. Ce fut évidemment un défi immense et totalement imprévu, mais il a permis d’accélérer considérablement la transformation numérique de nos formations. En très peu de temps, nous avons réussi à digitaliser l’ensemble de notre offre, avec une facilité qui nous aurait paru inimaginable quelques mois auparavant.

Il y a clairement eu un avant et un après. Tout le monde a dû s’adapter, y compris ceux qui jugeaient cela impossible. Cette mutation faisait partie de mes objectifs majeurs.

Elle servait également un troisième objectif : rapprocher les régions du siège national de l’ACE.

À l’époque, un certain fossé subsistait entre le siège national et les territoires. Les formations se déroulaient principalement en présentiel et, pour les confrères de province, leur accès pouvait être coûteux ou complexe. Beaucoup le vivaient comme une difficulté réelle.

Permettre aux formations d’être accessibles partout constituait donc un enjeu fondamental. Je pense d’ailleurs que cette évolution a largement contribué à renforcer notre visibilité sur l’ensemble du territoire et, probablement aussi, à notre succès électoral au CNB.

Ce chantier n’est cependant pas achevé. Des progrès considérables ont été réalisés, mais renforcer l’implantation régionale de l’ACE demeure un enjeu majeur, tant pour sa représentation politique que pour son développement futur.

Aujourd’hui, nous sommes installés au Conseil national des barreaux. Nous disposons d’élus, nous sommes identifiés. Mais il nous faut encore renforcer notre présence au sein des représentations locales. C’est un travail qui avance, mais sur lequel il reste beaucoup à faire.

Cela passe notamment par l’émergence de davantage de responsables régionaux et par une gouvernance véritablement ouverte à l’ensemble du territoire.

D’ailleurs, l’alternance entre des présidences issues de Paris et d’autres venues des régions est devenue plus naturelle avec le développement des outils de visioconférence. Je mesure bien la différence lorsque je compare la situation actuelle à celle que j’ai connue. À une époque, il n’était pas rare d’effectuer un aller-retour Marseille-Paris pour une réunion de deux heures. Je l’ai fait à de très nombreuses reprises. Aujourd’hui, cela n’aurait plus de sens.

La digitalisation des échanges a rendu possible une participation beaucoup plus équilibrée des confrères de province et a facilité l’émergence de nouvelles vocations. C’est une évolution extrêmement positive.

Portrait de Emmanuel Raskin

2021 – 2024

Emmanuel Raskin

« C’est unis que nous serons crédibles auprès des pouvoirs publics. »

Il défend l’héritage de ses prédécesseurs, au premier rang desquels le secret professionnel, et appelle la profession à s’unir face aux réformes et à l’intelligence artificielle.

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Transcription d’une vidéo

Mon premier congrès de l’ACE fut celui de 2008, sous la présidence de Pierre Lafont.

Je me souviens encore de ma première impression : la qualité des discours, la richesse des écrits, une capacité de prospective inimaginable, mais aussi une organisation extraordinaire. Les sections internationales, de jeunes, de formation, ainsi que les nombreuses commissions techniques couvrant la plupart des domaines du droit… et surtout cette humanité sans faille qui caractérise l’ACE.

Quel accueil !

J’ai signé. Dix-huit ans plus tard, je peux vous dire une chose : je n’en partirai jamais.

L’ACE m’a beaucoup apporté, au point que j’ai eu l’honneur d’en devenir le président national. Lorsque j’ai pris mes fonctions, je n’imaginais pas que la mission la plus difficile de mon mandat serait déjà de préserver tout ce que mes prédécesseurs avaient construit avant moi : nos valeurs essentielles, le conseil, l’esprit entrepreneurial, le secret professionnel, et tant d’autres combats fondamentaux pour notre profession.

Il fallait préserver cet héritage. Mais nous avons également su aller plus loin.

Je pense notamment à Delphine Gallin, aujourd’hui présidente d’honneur, qui a obtenu dix sièges au Conseil national des barreaux dans le collège général. J’ai poursuivi cette dynamique durant ma mandature, mais je suis convaincu que nous pouvons encore faire mieux. Je sais que notre présidente nationale, Yasmine Develle y parviendra.

Nos valeurs et nos combats demeurent plus que jamais d’actualité. Je pense en particulier au secret professionnel. L’ACE a été le seul syndicat à s’opposer à la loi ayant porté atteinte au secret professionnel en matière de conseil. Nous avons également porté ce combat devant les instances européennes et j’ai bon espoir que, demain, cette position soit reconnue. Si tel n’était pas le cas, l’État français devrait en assumer la responsabilité.

Nous avons également contré ou tenté de contrer de nombreuses réformes procédurales qui, depuis une vingtaine d’années, n’ont souvent produit que l’inverse des objectifs recherchés. Au nom de la célérité et de l’efficacité, elles ont parfois fragilisé les droits de la défense et les intérêts des justiciables.

Si nous avons pu mener ces combats, c’est parce que nous sommes unis. Et nous devons l’être encore davantage.

Je pense à une institution que je respecte profondément : le Conseil national des barreaux. Certains souriront peut-être en entendant ces propos, mais pas moi. Les querelles et les oppositions stériles ne nous font pas avancer. Écoutons-nous. Faisons preuve de tolérance. Progressons techniquement ensemble.

C’est unis que nous serons crédibles auprès des pouvoirs publics. C’est unis que nous pourrons construire même avec les autres syndicats - surtout avec les autres syndicats - car au-delà de nos sensibilités respectives, nous sommes tous des avocats au service de la même profession.

La gouvernance nationale doit également poursuivre son évolution. Il ne s’agit pas d’enterrer les institutions existantes, mais de les faire progresser pour répondre aux enjeux actuels. Notre profession évolue rapidement. La société elle-même se transforme à un rythme inédit. Nous avons parfois été lents à nous adapter ; nous devons désormais accélérer.

L’intelligence artificielle en est l’exemple parfait. Ce n’est plus un sujet d’avenir : c’est déjà notre présent. Nous devons nous y adapter, éviter de la subir, apprendre à la maîtriser, à l’utiliser avec intelligence, efficacité et exigence technique, dans l’intérêt de nos clients comme dans celui de notre profession.

Cela ne signifie pas renoncer à nos honoraires ni à la valeur de notre travail. Bien au contraire. Cela signifie continuer à offrir ce qui fait notre force : la qualité, l’expertise, l’analyse juridique et la relation humaine.

Nous exerçons une très grande profession. Continuons à l’exercer avec excellence, et nous continuerons à être respectés partout. C’est mon vœux le plus cher.

Si je devais résumer l’ACE en trois mots, ce seraient ceux-ci :

Ensemble. Défendre. Entreprendre.

Et je placerais ces trois mots au centre d’un immense cœur.

Le cœur de l’ACE.

Je vous embrasse.

Ensemble.Défendre.Entreprendre.

« Et je placerais ces trois mots au centre d’un immense cœur. Le cœur de l’ACE. » Emmanuel Raskin

Contributions recueillies à l’initiative de Yasmine Develle, présidente nationale de l’ACE.